Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Comment et pourquoi devenir luthier ?

La semaine dernière, j’ai présenté mon métier aux élèves de CE1 d’une petite école d’Orléans. J’aime partager ma passion avec les jeunes générations et les sensibiliser, si ce n’est à la lutherie et ses traditions, au moins aux instruments et à leur musique. Cette fois-ci, j’avais en face de moi un groupe particulièrement curieux qui me posa de nombreuses questions sur mon activité. Leur franchise me toucha :

« Je n’ai aucune idée de ce qu’est un luthier, m’avoue le plus audacieux. Je crois même que c’est la première fois que j’entends ce mot. »

Je leur explique alors que je fabrique et répare les instruments du quatuor à cordes, c’est-à-dire ceux de la famille du violon, à savoir : le violon lui-même, l’alto et le violoncelle. Un élève lève le doigt :

« Monsieur, vous ne savez pas compter ? ça fait trois instruments et vous nous parlez d’un quatuor. Vous devez oublier la contrebasse ! »

3 instruments pour un quatuor qui ne manque pas de panache

3 instruments pour un quatuor qui ne manque pas de panache

Malin, ce petit ! Pour autant, en bon luthier, je ne me suis pas trompé :

« un quatuor à cordes se compose bien de quatre instruments : deux violons, un alto et un violoncelle. »

Autrefois, du XVIème siècle jusqu’à la moitié du XVIIIème siècle, il y avait un violon, un alto, un violoncelle et, entre les deux derniers, un violon ténor. Comme un quatuor vocal. Pour des raisons pratiques, on a substitué à ce ténor un deuxième violon. Quant à la contrebasse, elle ne fait pas partie de la famille du violon, mais de celle des violes, instrument très en usage jusqu’à la révolution française, mais supplanté par le violon ensuite. Seule la contrebasse de viole est restée. Néanmoins, nous, luthiers du quatuor, nous aimons aussi cet instrument -et les contrebassistes- et sommes à même de la construire et de la régler.

« Et ceux qui fabriquent les guitares ? Ce sont aussi des luthiers ? »

Bien sûr ! Et même les fabricants d’instruments à vent s’appellent aussi luthiers. Néanmoins, dans le langage courant, le terme de luthier est, le plus souvent, employé pour le violon. Dans les autres cas, on précisera : luthier de guitare, luthier en instruments anciens, ou même, on dira encore plus volontiers facteur : facteur de clavecins, de flûtes, de saxophones,…Un élève lève le doigt :

« Comment êtes-vous devenu luthier ? »

« A mon époque, il y a trente ans, on commençait jeune : à 15 ans. Pour ma part, je suis allé étudier la lutherie à l’école de Mirecourt, dans l’est de la France, en Lorraine. J’y ai passé 3 ans, où j’ai appris à fabriquer des violons « en blanc », c’est-à-dire non encore vernis. Aujourd’hui, les élèves entrent après le bac. Une fois mon diplôme obtenu, j’ai travaillé dans divers ateliers, en France et en Italie, pour aborder tous les aspects du métier : le vernis, bien sûr, mais aussi les autres instruments du quatuor, la réparation, l’entretien.

Dans notre profession, on estime qu’il faut 8 ans pour acquérir une formation complète : 3 ans d’école et 5 ans d’atelier. Certains de mes collègues ont suivi un cursus différent : ils sont allés étudier, qui en Italie, à Crémone, patrie de Stradivarius, qui à Mittenwald, également un centre historique de la lutherie européenne, en Bavière. Il existe aussi une école en Angleterre, à Newark, une à Salt-Lake City, aux Etats-Unis et d’autres encore. Certains collègues ont, eux, bénéficié d’un apprentissage directement chez un maître. Trois ans d’études également.

« Avez-vous trouvé ces études difficiles ? »

Franchement, oui. Mais je ne le regrette pas. D’une part, j’habitais Pau et Mirecourt est à 1000 kilomètres. Même si partir étudier là-bas était un choix de ma part, je ne me rendais pas bien compte du déracinement, à 15 ans. C’étaient des conditions d’études « à l’ancienne ». L’internat : un grand couloir d’une centaine de lits, séparés par des paravents tous les dix lits. L’atelier : des établis en file indienne, dans un local style usine. Le climat de la Lorraine n’est pas non plus celui du Sud-Ouest. Je me rappelle avoir eu bien froid en hiver. Mais, surtout, en arrivant, je ne connaissais rien au travail manuel. Avant d’entrer à l’école de lutherie, je m’étais déjà bien essayé à la fabrication d’un violon, mais… en contreplaqué, collé avec des bouts de cartons, découpé avec des outils totalement inadaptés.

Mon premier professeur fut René Morizot, issu d’une grande famille de Mirecourt. Lors de mes études, j’ai dû apprendre à observer, à toucher, à maîtriser mes gestes, à dompter mon impatience. Rien de naturel pour moi. Heureusement, j’ai eu un professeur, Pierre Lajugée qui m’a vraiment soutenu, malgré mes carences et, parfois, mon découragement. Mais, si j’avais fait mon apprentissage 20 ans plus tôt, comme le premier maître chez qui j’ai travaillé, cela aurait été encore plus dur. Lui, il a appris en 1960, chez « Apparut et Hilaire », atelier bien connu à Mirecourt. Il y est resté 6 ans et, dès la première année, il devait fabriquer un violon en blanc par semaine, parfaitement réalisé, bien sûr. Mais que dire alors de son maître à lui, Jean Eulry, premier ouvrier chez « Apparut et Hilaire ». Il a commencé directement en usine, à 13 ans, en 1920. A la fin de sa « carrière », au bout de plus de 50 ans de travail, il devait fournir, non pas un, mais deux violons en blanc par semaine (ou un violoncelle). Pas un seul instrument fait de sa main ne porte sa signature. Je l’ai connu, à la fin de sa vie, pendant que je faisais mon apprentissage. J’ai pu ainsi relativiser ma situation.

« Et maintenant, êtes-vous heureux de faire ce métier ? »

Oui, et à bien des égards ! J’adore commencer la fabrication d’un nouvel instrument, le voir prendre forme entre mes mains et entendre ses premiers sons. Mais ce n’est pas tout ! Imaginez mon enthousiasme à réparer un instrument et découvrir son histoire sous chaque couche de vernis. Et, de temps en temps, je tombe même sur des pépites extraordinaires, comme celle de ce violoncelle de Guadagnini, mais c’est une autre histoire…

Catégorie : informatif
  • Thomas Billoux a dit :

    Ah ce fameux dortoir ! tu réveilles en moi des souvenirs…
    Merci pour cette piqûre de rappel

    Amitiés,

    Thomas

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