Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Galerie de portrait n° 3: Philippe « Monzon »

 

Unknown

         Nous sommes en 1986.

Je travaille à l’établi, en face de François. Entre alors dans l’atelier un drôle d’individu que je n’ai jamais vu mais que François a l’air de bien connaître. Il porte un chapeau de feutre, une fine moustache et  tient à sa main un sac rempli de violons. Je trouve très étonnant de voir autant d’instruments entre les mains d’une seule personne et, surtout, qu’ils soient transportés ainsi « en vrac », sans étuis. Néanmoins, l’homme semble avoir conscience qu’il manipule des objets précieux et les traite avec grand respect.

François se lève et dit, s’adressant à l’homme :

« Salut, Mickey ! Tu m’as trouvé ce que je t’ai demandé ? »

L’autre répond : « Bonjour, mon François ! J’ai ce qu’il te faut. Regarde ce « beau » archet. Tu vois comme le « nok » est « choucard » ? On dirait qu’il est « toute neuve ». »

Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? Cet homme s’appelle-t-il vraiment Mickey ? Quels rapports entretient-il avec François ?

Autant de questions auxquelles mon maître répond, une fois Mickey parti.

« Cet homme est marchand de violons de son état. »

Et il ajoute :

« C’est un gitan. »

C’est la première fois que j’entends parler de gitans dans la lutherie. Et ce mot sonne, pour moi, d’une drôle de manière. Il y a, derrière, des idées de mystère, de crainte, d’attirance et de suspicion. En clair, à l’époque, j’ai, concernant les gitans, beaucoup de préjugés. Pas forcément négatifs, d’ailleurs…

« Mais des préjugés quand même ! », me dit François. Et il ajoute :

« Tu dois savoir une chose, Laurent. Si, depuis 200 ans, les luthiers peuvent acheter et vendre des instruments anciens – du plus ordinaire au plus prestigieux – et, ainsi, exercer leur activité de commerçant, c’est parce que, en amont, il existe des gens dont le métier consiste précisément à rechercher ces instruments et à les leur proposer. Ils se lèvent très tôt, pour chiner dans les brocantes et les foires, trouvent parfois un violon à un bout de la France et traversent tout le pays pour aller le revendre à l’autre bout. Sans eux, le marché du violon n’existerait pas ou, en tout cas, pas tel qu’il est. Et ces gens sont, pour la plupart, des « gitans ».

Me voilà un peu renseigné. Mais cette information fait naître en moi tout un tas de questions. Et c’est quelques années plus tard, en sympathisant à mon tour avec certains marchands, que j’ai pu trouver des réponses.

L’un d’eux se nomme Philippe.

Il a mon âge et je le connais depuis plus de vingt ans. A l’époque, il accompagnait son père dans ses tournées des ateliers parisiens.

« Nous sommes « dans le violon » depuis trois générations » me dit-il. « Je me rappelle qu’enfant, j’assistais mon grand-père sur les routes, de la Bretagne à la Provence et de l’Alsace au Pyrénées. J’ai ensuite suivi mon père. C’est lui qui m’a appris à regarder un violon et m’a initié à l’expertise. Maintenant, je travaille seul. Six mois par ans, j’habite en région parisienne, avec ma famille, dans ma caravane. Puis, quand viennent les beaux jours, nous partons sur les routes, tout en continuant à travailler. C’est ça, la vie de « manouche ». »

Je suis étonné de ce terme.

« Je croyais que vous étiez « gitans ». C’est quoi, des « manouches » ? Des tziganes ? Quelle est la différence ? »

« Je comprends ta question » me dit-il, « car, même pour nous, ces notions ne sont pas clairement définies. Voilà, en gros, comment on les entend : le terme général qui nous caractérise est « tzigane », mais personne, chez nous, ne l’emploie. Si on doit se présenter, on dira que nous sommes des « gens du voyage ». Entre nous, nous distinguons deux communautés : les « manouches » qui, à l’origine, viennent d’Allemagne et les « sinti », qui sont arrivés d’Italie il y a plusieurs générations. Moi, je suis manouche, mais j’ai des cousins sinti. Nos modes de vie sont à peu près les mêmes. Et, entre nous, nous nous disons « gitans ». »

Je demande : « Gitans ? Comme les gitans du sud de la France et d’Espagne, alors ? »

« Ah non, pas du tout ! » me répond Philippe. « Eux, ce sont des « gitanes ». »

Je dis alors : « D’une femme, on dira qu’elle est « gitane », bien sur. Mais pas d’un homme, évidemment ! »

« Si, si ! D’un homme, gitan d’Espagne, on dira qu’il est « un gitane » !

« Tu as une façon bien particulière de parler » lui dis-je. Et je me rappelle Mickey, l’ami de François.

Je demande: « Que veulent dire « choucard » et « nok » ?

« Choucard » veut dire « beau » et « nok » : « nez ». Je suppose que l’archet dont il était question devait avoir un « beau nez ». En fait, une belle tête. Ce sont des mots « romané », la langue des gitans. Mais nous sommes de moins en moins nombreux à la parler. Moi-même, je la comprends mais ne la pratique pas. En revanche, ma femme, Mirabelle, la parle avec ses parents. »

« Ta femme a un joli prénom. J’ai d’ailleurs remarqué que ceux-ci sont, chez vous, parfois originaux. Comme Mickey. Toi, par contre, tu as un prénom classique. »

« Pour l’état civil, oui. Mais, chez nous, nous ne nous appelons jamais comme ça. Nous avons tous un surnom. Le mien, c’est « Monzon ». Mon père, c’est « Bombé », mon cousin : « Moïse »…

J’ai, maintenant, une question importante à poser à Philippe :

« Si vous êtes « dans le violon » depuis longtemps, il doit y avoir chez vous des virtuoses ? »

Sa réponse me stupéfait :

« Personne chez nous ne joue de violon ! Personne, non plus, ne pratique la lutherie. Si nous faisons le commerce d’instruments, c’est parce que c’est une « marchandise » intéressante commercialement. Elle demande un haut niveau d’expertise et nous le possédons. »

« Justement ! Comment faites-vous pour vous y connaître autant ? Moi qui suis « dans la lutherie » depuis trente ans, je n’en connais pas autant que toi. Comment expliques-tu ça ? »

« C’est très simple. Beaucoup d’entre nous – moi, en l’occurrence- ne savons ni lire ni écrire. Quand nous parcourons tout le pays, nous ne nous fions pas aux panneaux écrits, mais à toutes sortes de détails et d’indices sur notre route. Il nous faut donc être très observateurs et avoir une bonne mémoire visuelle. Autant de qualités nécessaires à l’expertise. De plus, quand, toi, tu travailles à restaurer un seul instrument pendant une semaine, nous, nous en voyons passer des dizaines. Au bout du compte, ça forme ta main et nous notre œil. »

Avec Philippe, j’entretiens un rapport à la fois amical et professionnel.

Je ne fais pas, à proprement parler, de commerce avec lui (je vends, de toutes façons, très peu d’instruments, mis à par ceux que je fabrique moi-même). J’effectue, pour lui, des réparations. Ce qui est assez inhabituel, car, en général, les marchands préfèrent vendre les violons dans l’état où ils les trouvent. Mais il arrive parfois que, pour une belle pièce, il soit plus intéressant pour eux de la faire réparer.

Je dois dire que les gitans constituent une clientèle un peu particulière. D’une part, ils ne font pas appel à mes services pour régler acoustiquement leurs violons – contrairement aux musiciens-, pour la simple et bonne raison, comme je l’ai déjà dit, qu’ils n’en jouent pas eux-mêmes. Ils sont, en revanche, très exigeants sur la qualité de la restauration, qui doit se fondre dans le style du luthier original. Ils sont très respectueux du travail bien fait et le payent correctement.

En plus du commerce et de l’amitié, un autre rapport me lie aux gitans : l’amour qu’eux et moi portons au violon. Peut-être pas pour les mêmes raisons. Mais, je pense, aussi fort pour eux que pour moi. Philippe m’a dit qu’une fois, il avait attendu longtemps avant de se séparer d’un violon qu’il avait en vente (et pour lequel il aurait pu facilement trouver preneur), tout simplement parce qu’il l’ « aimait ».

« Certains violons sont, pour moi, des êtres vivants. J’y suis attaché, ça me fait mal de les quitter, de les voir partir… » m’a-t-il dit une fois.

J’espère, par cet article, vous avoir éclairé sur un aspect peu connu du violon, tenu pour obscur et un peu honteux par certains luthiers, mais qui, pour moi, représente une part importante de l’intérêt de mon métier et des rencontres magnifiques qu’on peut y faire.

Catégorie : Non classé
  • Cécile B a dit :

    Passionnante histoire, comme toujours !

    • Melvina a dit :

      I love reading these articles because they’re short but infoimatrve.

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