Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Galerie de portrait n° 4 : Pierre

7109832-10893628IMG_012420110422_0475couleurIMG_0124

J’ai de la chance : j’aime mon métier. J’ai doublement de la chance, car celui-ci me permet de vivre. Et j’ai même triplement de la chance : je l’exerce en compagnie de gens agréables et sympathiques.

 

Cette dernière considération n’est certainement pas la moins importante.

J’ai eu, dans ma vie de luthier, plusieurs expériences de travail, très différentes les unes des autres, mais souvent très fortes humainement. Celle qui me laisse le souvenir le plus puissant est, sans aucun doute, ma rencontre avec Pierre.

En 1986, j’aménage à Paris, dans une cour du 9ème arrondissement, près de Notre-Dame-de-Lorette. Fait du hasard, est établi au rez-de-chaussée un luthier. Il a commencé la lutherie avant moi, a étudié en Allemagne puis à Paris et s’est spécialisé dans les violoncelles. Nous sympathisons immédiatement.

Pendant les premières années, je fréquente son atelier en simple observateur, car je travaille chez un autre maître : François. Ce n’est que quelques années plus tard que je deviens son assistant.

Tout de suite, je suis saisi par un phénomène étonnant :

quand je travaille dans cet atelier, je ressens comme une impulsion dans mes gestes. Cette sensation, au début, me stupéfait. Physiquement, je sens une force qui envahit mes bras et les guide avec énergie et précision sur la pièce de bois que je suis en train de raboter. Bien que je ne vois pas Pierre, nos deux établis étant disposés contre des murs opposés de l’atelier, j’ai l’impression que mon rythme de travail se cale sur le sien. Il possède un tour de main plus assuré que le mien, son geste est plus franc, plus net et le son du fer sur le bois me dynamise et me donne, à mon tour, une assurance nouvelle. Cette sensation tout à fait euphorisante se conjugue avec le résultat technique de mon ouvrage qui s’en trouve amélioré. C’est un apprentissage autant visuel que sonore, technique et sensoriel. Car j’apprends aussi en le regardant et en l’imitant. Son bras se lance sur la planche, le copeau voltige à la sortie du rabot, puis le bras est relancé à son point de départ, comme monté sur le ressort d’une mécanique parfaitement réglée. C’est un véritable spectacle, une authentique chorégraphie, où le geste est aussi beau que son résultat.

J’aime aussi sa capacité de réflexion face à une réparation délicate.

Une fois, il m’est arrivé d’avoir à recoller une table de violoncelle fracturée en plusieurs endroits : en fait, un vrai puzzle. Pour ce faire, il fallait mettre les morceaux les uns à côté des autres, déposer la colle chaude sur les fractures et serrer avec des presses adaptées. Comme neuf fois sur dix, rien ne se passe comme on le prévoit, il est toujours recommandé de faire un essai « à froid ». Même en prenant ces précautions, je frisai presque la crise de nerfs, tant les morceaux refusaient de se plier à mes manipulations : ils glissaient, se tordaient, refusaient obstinément de joindre. Afin de les faire tenir tant bien que mal, j’ajustai force cales, forçai sur les presses, rajoutai des étais, ne faisant en fait ainsi que m’éloigner du but fixé. En désespoir de cause, j’appelai Pierre au secours. Il vint alors s’asseoir à ma place, commença par observer la table ainsi mise en tension par mes soins. Puis desserra à peine un de mes serre-joints, en resserra un autre, en déplaça enfin un dernier de quelques millimètres. Et là, tout tranquillement, sous mes yeux ébahis, la table prit sa forme idéale pour la réparation. Il n’y avait plus qu’à mettre la colle, en veillant à sa fluidité et à sa température, puis serrer. Passer la lampe à alcool sous les fractures pour réchauffer la colle déjà figée et ainsi remettre en place la voûte… En deux minutes, il effectua cette restauration extrêmement délicate sur laquelle je peinais en vain depuis plus d’une heure, le tout sans aucun énervement, d’une façon apparemment décontractée mais -je le compris plus tard- en étant tout à fait concentré sur son ouvrage.

Une chose encore que Pierre possède et qui me fascine : l’œil !

Pierre a un œil remarquable. Il remarque des détails, de prime abord anodins, mais pourtant essentiels. Pour ce qui est de l’expertise, par exemple, il sait reconnaître, à la forme d’un coin, à un coup de gouge oublié dans une volute, à une « bique d’onglet » (la pointe de marqueterie aux coins des violons) plus ou moins droite, la marque d’un auteur ou, tout au moins, d’un style, d’une école, d’une époque.

Mais, là où il m’épate le plus, c’est quand il se lance dans la restauration d’un vernis.

En lutherie, pas question de dévernir un instrument dégradé pour le revernir proprement. La restauration consiste, au contraire, à garder le plus de vernis original et à n’en rajouter que là où c’est nécessaire. Pour autant, il ne s’agit pas de combler tous les manques de façon systématique et uniforme. L’art  du « raccord de vernis » consiste justement à « tricher », à jouer avec la perception visuelle et à ne rajouter de vernis qu’à certains endroits précis, afin de donner une impression générale homogène mais patinée. Sans parler du fait de retrouver la bonne couleur, la bonne matière et la même épaisseur que le vernis original et de le déposer en petites touches presque sèches. Là aussi, voir faire Pierre est un vrai plaisir. Chaque fois, je le vois préparer ses mixtures, tapoter le violoncelle avec le pinceau, la brosse ou le tampon. Au fur et à mesure que le travail avance, je vois l’instrument reprendre couleur, reprendre forme, reprendre vie.

Cela fait maintenant quelque temps que j’ai quitté l’atelier de Pierre pour travailler à mon compte. Mais notre amitié est restée intacte. De même que mon admiration et ma reconnaissance pour m’avoir montré les gestes du métier et le plaisir qu’on peut avoir à l’exercer.

 

 

 

Catégorie : Non classé
  • Fabien Chéreau a dit :

    ☺Très touchant cet « hommage »! Voici presque 20 ans que j’habite au dessus de cet atelier magique, animé par ces artisans passionnés. C’est toujours un vrai bonheur de se faire réveiller aux doux sons des violoncelles, de les croiser, de passer leur rendre une petite visite et du coup, de sentir les odeurs de vernis, de bois… Tout ces petits outils, ce savoir faire, cette atmosphère calme, studieuse et chaleureuse avec en fond sonore une bonne émission de radio et le bruit des rabots… Longue vie à vous et à votre beau métier messieurs !

  • coline maulay a dit :

    Sans la boue, pas de lotus.

    N’ayons pas peur travailler la matière , les couleurs, d’utiliser ses outils à contre sens, racler, cracher, pourvu que l’on voit clairement ce que l’on veut obtenir.
    Notre corps ,nos sens sont bien plus précis et juste que notre savoir. Gardons le cap et laissons notre corps et notre instinct agir. Quel résultat!
    Merci Pierre pour ta confiance!

    Salut Laurent, ça me ferait plaisir de te revoir!

    • Laurent Zakowsky a dit :

      Merci Coline, o digne disciple de Pierre. On se revoit à l’atelier, à l’établi à coté de la collec de Hara-Kiri! D’ailleurs, Stéphane, lui aussi fier compagnon de l’Agent Bailly, nous offre ce diaporama en hommage à son maître!

  • pierre causse a dit :

    Bien touché aussi!, il est bon alors de déposer aussi quelques lignes! L’atelier, c’est pas seulement des violons,des outils, des musiciens, c’est un prétexte a faire jaillir comme les copeaux de la main leste et franche de Laurent (pas vrai les filles?), de précieux éclaires d’existence. Merci à toi, à Coline, Nicolas, Sebastien,de partager depuis des années tout ces chouettes moments rigolade,musique, question, silence aussi peut être le plus important!

Votre adresse email ne sera pas publiée. Champs requis marqués avec *

*