Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Les ateliers

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               Quand je suis entré à l’école de lutherie, à Mirecourt, je ne connaissais rien à ce métier. Mais, malgré mon ignorance, je m’étais déjà fait une image de ce que devait être un luthier. Et, surtout, ce qui m‘attirait, c’était l’ambiance de ce que je supposais être celle d’un atelier de lutherie. J’imaginais un lieu calme, recueilli. Une fenêtre pourrait donner sur un jardin. La lumière claire en journée donnerait à la pièce une majesté quasi religieuse et, le soir, une lampe pourrait nimber d’un halo nacré un établi en bois poli et patiné. Les outils seraient rangés sur un râtelier et, sur les murs, devraient être entreposés instruments en cours de fabrication et planches brutes délicatement remisées. Le lieu devrait respirer différentes essences et vernis, mêlés aux parfums du bois. L’atelier se devrait d’être propre, rangé, sans toutefois être aseptisé. Quelques copeaux et quelques chutes de découpes pourraient traîner au sol. Un peu de poussière et de sciure aurait le droit de recouvrir par endroit les recoins de la pièce.

On pourrait entendre, en fond sonore, une sonate de Corelli, sur laquelle les sons d’outils, doux sifflements ou secs raclements, s’intercaleraient, comme si la composition avait dès le départ été prévue à cet effet.

Et, au milieu de l’atelier, aurait trôné le luthier.

        Premier jour d’atelier à l’école : un bâtiment de type caserne, un long couloir avec une vingtaine d’établis à la queue-leu-leu. De hauts plafonds en dalle de polystyrène et de grands tubes au néon froids dégageant une lumière métallique. Et, surtout, la première impression quand je pénètre dans l’atelier : l’odeur. Une odeur abominable, une infection : c’est la colle. La colle à chaud, faîte d’os, de peau et de nerfs de bœuf. Une horreur ! Heureusement, au bout d’un moment, on s’y habitue. Et, après quelques jours, on y fait même plus attention. Mais, tout de même, comme entrée en matière, ça me surprend un peu. (A titre d’information, la colle utilisée aujourd’hui par les luthiers est toujours de même origine, mais débarrassée des composants malodorants. C’est tant mieux.)

           Loin de moi l’idée de dénigrer l’enseignement que j’ai reçu à Mirecourt. Il m’a permis de pratiquer aujourd’hui le métier que j ‘aime. Mais, en entrant à l’école, je comprends vite que le fantasme que j’ai de la lutherie va se frotter à une réalité parfois bien différente.

J’ai travaillé ensuite dans différents styles d’ateliers, certains assez proches de l’image que j’ai décrit au début. Mais mon expérience professionnelle la plus éloignée de celle-ci aura été, sans hésiter, mes sept années passées rue de Madrid, à Paris.

L’artère principale de ce quartier est la fameuse rue de Rome, qui part de la gare St Lazare pour finir aux Batignolles.

         Le Conservatoire national s’étant établi, au 19ème siècle, rue de Madrid (il est maintenant à la Villette), c’est tout naturellement que les luthiers sont venus s’installer majoritairement dans ses alentours. Le fait d’être à proximité de la gare St Lazare (desservant notamment les banlieues aisées de l’ouest parisien) a également été pour eux un facteur attractif. Cette « rue de Rome », pour nommer ainsi cette concentration de boutiques et d’ateliers de lutherie, a, depuis l’origine, été l’enjeu d’une double appréciation. Elle est l’objet, dans le milieu des musiciens et des luthiers eux-mêmes, autant d’attirance que de méfiance. Des ateliers très prestigieux (c’est-à-dire fréquentés par une clientèle de musiciens connus et reconnus nationalement et internationalement) assoient leur réputation sur la qualité des instruments proposés à la vente (en clair : chers) et des restaurations de très haut niveau. D’autres vendent essentiellement des instruments de moyenne gamme, industriels pour la plupart et vivent beaucoup du commerce d’accessoires, tels qu’étuis, pupitres, colophanes, cordes, mentonnières et pratiquent des réparations ordinaires.

Des premiers, on se méfie des prix pratiqués, de leur sens aigu du commerce et des fortunes (réelles ou supposées) qu’on leur prête.

         Il leur est aussi souvent reproché d’exercer un pouvoir hégémonique et une forme de protectionnisme sur le marché des instruments de prix. En clair : un luthier, de province ou d’un autre quartier de Paris que celui cité, a en sa possession un violon qu’il désire vendre. Il trouve un client. Mais, si le violon représente une certaine somme d’argent, le client va certainement aller légitimement se renseigner auprès d’autres luthiers pour s’assurer de son achat futur : ce violon vaut-il bien la somme demandée? Son origine est-elle bien celle prétendue par le vendeur ? Où va aller ce client pour être conseillé ? Là où se trouvent des luthiers qu’il suppose être experts en leur domaine et dont il espère l’impartialité dans leur jugement. Le problème, c’est que ces luthiers proposent également à la vente des instruments comparables. Aussi – c’est humain et c’est sans doute comme ça dans nombre de professions- ce luthier aura-t-il peut-être la tentation de vouloir placer sa marchandise et, de fait, manquera-t-il peut-être d’objectivité dans l’appréciation de l’instrument présenté à son examen critique. Peut-être voudra-t-il profiter de sa position dominante.

Cela a dût arriver, quelques fois…

          L’atelier dans lequel j’ai travaillé ne vendait pas d’instruments de prix. C’était même plutôt le contraire : il était spécialisé dans les instruments d’étude. Essentiellement des violons neufs, de fabrication industrielle (à l’époque, de Corée et de Tchécoslovaquie), mais également les premières gammes d’instruments anciens : violons fabriqués au début du 20ème siècle à Mirecourt, achetés cassés et remis en état par nos soins.

          L’atelier faisait 25m2 au sol, sur lequel s’élevait une mezzanine. En bas, le comptoir avec deux vendeuses. En haut, quatre établis pour autant de luthiers, avec tous leurs outils. Vous rajoutez le stock : violons rangés sur des étagères ou pendus aux murs, violoncelles présentés en vitrine, puis des étuis, des tiroirs avec tous les accessoires. Autant dire que l’espace était rentabilisé au maximum.

         Et bien, figurez-vous que cette boutique, ne brillant ni par son confort ni par son luxe, avec sa devanture en néons rouges, était celle qui, à l’époque, réalisait le plus gros chiffre d’affaire de la lutherie en France : 12 millions de francs par an ! (Je donne les chiffres en francs, c’était avant le passage à l’euro).

Un million de francs par mois !

       Et pas en vendant des violons italiens du 18ème siècle valant des fortunes. En vendant, par exemple, à chaque rentrée, entre septembre et octobre, trois mille violons et violoncelles, coûtant chacun quelques centaines de francs. Sur les quatre semaines que durait la rentrée, on pouvait voir, les samedis, une file d’attente de près de deux heures sur le trottoir devant la boutique : pire que pour un grand magasin un jour d’ouverture de soldes.

La boutique devait ce succès à une personne : Claudine, une femme étonnante.

         Au départ, Claudine n’était ni luthier, ni même musicienne. Mais, mariée un temps à un musicien, elle s’était retrouvée, par les hasards de la vie, vendeuse dans un grand atelier de la rue de Rome. Et elle s’était découvert une passion : plus que les instruments, plus que la musique elle-même, c’étaient bien les musiciens qu’elle aimait. Elle a ensuite monté sa propre boutique, rue de Madrid.

          Je me souviens d’elle, derrière son comptoir, recevant les clients. Pour chacun, elle se rappelait leur nom, mais aussi celui de leurs enfants, quel violon de quel luthier il jouait, quelle marque de cordes il utilisait. Elle connaissait souvent leur histoire personnelle, leurs joies ou leurs drames. Et elle tenait sa boutique avec, on peut le dire, quasiment une forme de virtuosité. Son magasin était le seul où on pouvait se procurer, sans qu’il n’y ait jamais de rupture de stock, toutes les marques de toutes les cordes, dans tous les diamètres, de tous les tirants, de tous les instruments. Et, notamment, elle disposait systématiquement des dernières innovations en matière de lutherie : telle mentonnière de tel modèle, telle pique de violoncelle higt-tech, tel étui fait d’un matériau révolutionnaire. Bien sûr, les instruments dont je m’occupais n’avaient rien de prestigieux et les réparations effectuées n’étaient pas aussi valorisantes que s’il s’était s’agit de violons de « haute classe ». Mais il fallait néanmoins veiller à garder un certain niveau d’exigence et, ce, dans une ambiance souvent agitée et joyeuse.

     De l’atelier émanait une force qui me poussait et m’obligeait également à aller moi aussi au devant des musiciens, à comprendre leurs attentes, à trouver rapidement des solutions à leurs problèmes techniques, à consoler les enfants qui avaient cassé leur instrument, à rassurer les parents sur les réparations nécessaires, à discuter d’ergonomie avec les professeurs.

Le midi, nous déjeunions souvent à la brasserie « Paris-Europe », à l’angle des rues de Rome et de Madrid.

Là, se retrouvaient les musiciens professionnels et amateurs et les autres luthiers du quartier. Dans tous les coins, ça parlait violon, musique, concert, tournée, etc .

         En fait, j’ai beaucoup aimé ces sept années passées dans cet environnement, même si je me réjouis d’être revenu maintenant à une pratique de la lutherie moins stressante.

         Cette histoire a d’ailleurs pris fin d’une manière assez douloureuse mais, si on y réfléchi bien, inéluctable. Claudine était arrivée à l’âge de la retraite. Tout légitimement, elle avait voulu tirer de son commerce un prix en rapport avec son chiffre d’affaire. Ne trouvant évidemment aucun luthier disposant d’une telle somme, ce sont finalement des investisseurs qui ont repris la boutique, en s’intéressant uniquement aux profits qu’ils entendaient tirer de cette acquisition. Ils n’avaient rien compris au monde de la lutherie, de la musique et des musiciens. Ils n’avaient surtout pas compris qu’un atelier fonctionne d’abord grâce aux individus qui y travaillent et à l’ambiance qui s’en dégage. Un atelier est une « personne » en tant que telle, c’est-à-dire un lieu doté d’une « personnalité ». Aveugles à cette réalité, ils ont préféré licencier tous le monde, luthiers et vendeuses, et recommencer avec un nouveau personnel moins payé. Cela s’est terminé par une grève, une vraie de vraie, avec syndicats, banderoles, tracts, le tout devant l’atelier. Les collègues luthiers et les musiciens amis sont venus nous soutenir. Il y a eu procès, appel, etc. Nous avons gagné sur toute la ligne. Mais nous avons quand même perdu notre travail. Et, à bien y penser, c’est ce qui pouvait nous arriver de mieux. Car, sans Claudine, jamais cet atelier n’aurait été le même. Il valait mieux que nous poursuivions chacun notre chemin et que, fort de cette expérience unique, nous créions à notre tour notre propre univers.

Catégorie : Non classé
  • Thomas a dit :

    Je tombe sur ton article par hasard, toujours aussi pertinent et percutant !
    Amitiés

    • Laurent Zakowsky a dit :

      Merci Thomas. En ce qui concerne l’école, ça te rappelle des souvenirs, non?
      Amitiés également

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