Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

L’alto est-il un gros violon ?


Qu’est-ce qu’un alto ?

A cette question, la plupart des encyclopédies se contentent de répondre que c’est un :

« grand violon, accordé à la quinte inférieure et produisant un son plus grave. »

 

C’est aussi ce que je croyais jusqu’à ce que je construise mon premier alto, ou plutôt mon deuxième .

 

Voici ce qui m’est arrivé : à l’époque, il y a de ça une vingtaine d’années, j’habitais Venise. Je m’étais mis en tête de gagner ma vie en fabriquant et en vendant des altos, alors que, jusque là, je n’avais construit que des violons.

Vous imaginez le scénario : j’arrive, jeune luthier français, avec un nom russe, n’ayant jamais fait un alto de ma vie, ne parlant pas encore un mot d’italien, à Venise… Comme si on attendait que moi ! Eh bien, croyez-le ou non, quand j’arrive, il n’y a pas de luthier à Venise ! Je suis tout seul !

 

Le petit Zakowsky, seul à Venise

Hummm… Où les luthiers ont-ils disparu ? Encore un coup de Raspoutine ?

 

Pour mon premier alto, mon collègue Pierre, bien plus expérimenté que moi, me donne les gabarits et les moules d’un des siens, de taille moyenne, que je n’ai plus qu’à recopier.

Je fabrique mon alto, démarche au conservatoire Benedetto Marcello et, coup de chance, une des élèves le trouve à son goût et me l’achète. Son professeur me dit alors :

« Votre travail m’intéresse, je voudrais que vous fassiez un autre alto pour moi. Mais, comme je mesure 1 mètre 90, je veux une grande taille. »

 

Ravi, je me mets à concevoir un grand modèle à partir de celui que j’ai déjà. Comme le nouvel alto mesurera 3cm de plus, j’augmente toutes mes mesures en proportion. Après un mois de travail, je retourne voir le professeur, qui essaie l’instrument.

Il est toujours émouvant d’entendre le premier son de sa création. Je le trouve magnifique.

Mais le professeur fait la moue.

- Hummm… Quelque chose ne va pas ? demandais-je.

- Rien ne va, me dit-il. Le manche est trop gros, les écarts sont faux, je n’arrive pas à passer dans les positions hautes, le son est dur d’émission .

- Pourtant, dis-je, je trouve qu’il sonne très bien.

- Il sonne bien grâce à moi et je joue bien malgré lui, voilà la vérité ! rétorque-t-il. Comment avez-vous conçu une telle aberration ?

- J’ai appliqué les règles que j’ai apprises pour le violon.

- Voilà votre erreur. Il existe des règles de construction pour l’alto, mais elles sont beaucoup moins définies et figées que pour le violon, ce qui vous laisse beaucoup plus de liberté de création, mais aussi beaucoup de risques de vous tromper : acoustiquement, mécaniquement et ergonomiquement.

C ‘est ce qui fait tout l’intérêt de cet instrument pour les luthiers, les musiciens, les compositeurs et les mélomanes. Observez les altos des maîtres anciens, écoutez le répertoire de cet instrument, discutez avec des altistes, vous apprendrez à l’aimer et à le comprendre, sans jamais le maîtriser totalement. Vous avez perdu un mois de travail ? Revenez me voir dans quelque temps, avec un nouvel instrument et vous verrez que, finalement, vous aurez beaucoup appris et peut-être même percé certains secrets de l’Alto.

 

Le petit Zakowsky à venise

Hummm… Dis-moi, comment faire un bon alto ?

 

Je suis retourné le voir, après avoir suivi ses conseils .Un peu moins fier que la première fois, un peu plus inquiet aussi.

Il joue.

J’ai peur.

« Là, c’est un alto ! On peut toujours discuter du timbre, de la performance, du style de la lutherie mais, au moins je peux m’exprimer. »

 

Vingt ans après, nous sommes toujours en contact et il joue toujours mon alto.

J’aime l’alto.

Catégorie : informatif
  • laurence a dit :

    Bravo très jolie histoire, et quel chemin parcouru, je devine, depuis….
    Laurence

    • Laurent Zakowsky a dit :

      Merci Laurence. Je vais bientôt mettre en ligne d’autres articles dédiés à l’alto, car il y a beaucoup à dire sur cet instrument merveilleux.

  • Aline MAILLARD a dit :

    Cela veut-il dire que chaque luthier a ses propres règles de fabrication de l’alto ? Dimensions, forme, sont-elles laissées à son initiative ?
    J’ai beaucoup aimé l’illustration.

    • Laurent Zakowsky a dit :

      Il existe, pour l’alto comme pour le violon, des règles (acoustiques, ergonomiques et esthétiques) auxquelles le luthier ne peut déroger. Néanmoins, l’alto étant un instrument historiquement moins figé (dans sa taille,son modèle, même dans son son), le luthier dispose d’une plus grande marge de manoeuvre, de liberté -et donc d’erreur. C’est ce qui fait son charme.
      Les illustration sont de Hugo Prat, un dessinateur de bd vénitien.

  • fauré a dit :

    bonjour Laurent,très belle et enrichissante histoire que l’on peut prendre pour soi-même (humilité,tenacité,remise en question,passion…)
    bravo, on comprend bien le vrai état d’esprit des luthiers à travers cette histoire.
    aurais-tu d’autres histoires pour raconter à mes élèves petits et grands et ainsi leur faire comprendre la vrai nature de leur instrument?
    merci.
    padrig

    • Laurent Zakowsky a dit :

      Merci Padrig. D’autres articles, spécifiques à l’alto, suivront d’ici quelque temps, car il y a beaucoup à dire sur le sujet.

Votre adresse email ne sera pas publiée. Champs requis marqués avec *

*