Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Le violon décalé 1/5

salon-littc3a9raire-2      la Musique, c’est Capital !

 

         Manuscrit retrouvé dans les           archives de la Comtesse de +++, amputé de la dernière page malheureusement disparue, l’an de grâce 1897

 

 

Chapitre premier: Comment la Comtesse reçut ses  invités et se sentit d’humeur badine.

 

Un soir d’automne, dans un quartier huppé de Paris. Comme chaque jeudi soir, la Comtesse de +++ reçoit dans son hôtel particulier. Régulièrement, on peut y trouver la fine fleur de ce que Paris compte comme personnalités influentes. Et ce, dans tous les domaines. Se rencontrent ici, par exemple, des hommes politiques, des entrepreneurs et autres hommes d’affaires, des intellectuels, des artistes, des musiciens… On échange des idées, des projets, des points de vue. Madame la comtesse de +++ est une hôtesse remarquable. Non contente de recevoir ses invités dans le plus grand raffinement, elle prévoit aussi le thème de ses soirées.

Aujourd’hui, il sera question de violon.

 

Le sujet la passionne. Grande mélomane, très amatrice de belles choses, elle s’est entourée, ce soir, de spécialistes de cet instrument. Il y a là Vassili Mickaëlowitch, célèbre violoniste russe. Hanz Von Helmöltz, physicien- acousticien  allemand. Et Peter Smith, historien de l’art, de nationalité américaine. Et tout un aréopage de messieurs et de dames, tous « très comme il faut », bien habillés, bien éduqués. La discussion se profile idéalement.

La Comtesse est célibataire. Et, ce soir, elle a envi de tomber amoureuse. Elle ouvre la conversation, en s’adressant à Vassili Mickaëlowitch :

 

Chapitre second: Comment la Comtesse demanda qu’on la fasse rêver avec le Violon

 

 

« Maître, votre concert, hier soir, était éblouissant. Quel phrasé, quelle musicalité. Quelle sonorité ! Je brûle de connaître le lien qui vous unit à votre instrument. On a l’impression que vous avez une relation quasi physique avec lui. Comme si vous dansiez, comme si vous l’embrassiez. Je l’envie, savez-vous ? »

« Comtesse, je ne saurais mieux dire. Vous avez tout compris de l’amour que je porte à mon violon. Mais cela a été un long chemin. J’ai essayé de l’apprivoiser, le charmer, le dompter. Mais, finalement, j’ai dû me plier à ses désirs. J’ai souffert dans mon corps pour apprendre à le jouer.

 Jouer ! Quel drôle de mot.

Pendant des années, ça n’a rien eu d’un jeu. J’ai eu mal, j’ai dû contraindre mon squelette, tout enfant que j’étais. Maintenant, j’ai le pouvoir de moduler son timbre, sa puissance et son grain de son. Mais c’est toujours sa voix, sa personnalité, qui ressort. En fait, je dois rester humble et me faire tout petit. Je ne suis que le serviteur du compositeur et du violon. Entre eux, il existe, j’en suis sûr, un lien direct. Mais c’est grâce à moi qu’ils se rencontrent. C’est cette situation qui me plaît. La musique est céleste, mais mon rapport au violon est bien charnel. C’est ma femme, ma maîtresse… Oui, vraiment, on peut parler d’amour entre lui et moi. »

« Maître, je bois vos paroles. » répond la Comtesse. « En plus d’être un violoniste exceptionnel- et beaucoup trop modeste- vous êtes un poète. Quand vos mots se joignent à vos doigts, je deviens moi-même amoureuse du violon. Et un peu de vous, aussi… »

 

Puis, s’adressant à Von Helmöltz :

« Et vous, professeur. Quel est votre rapport au violon ? Est-il aussi enflammé que chez notre ami Vassili ? »

« Je dirais que oui, Comtesse, même si mon enthousiasme n’est pas aussi démonstratif que celui de notre camarade. Mais il n’en est pas moins fort pour autant. Pour moi, le violon est, avant tout, un objet de science. On a mis longtemps avant de comprendre son fonctionnement acoustique. Et je suis fasciné par le fait que les luthiers, il y a plusieurs siècles, aient pu, sans moyens scientifiques, fabriquer de telles merveilles d’intelligence et d’ingénierie. Songez, Comtesse, que chaque pièce du violon- il y en a plus de 70- a chacune sa fonction et concourt au magnifique résultat qu’on connaît. J’aime aussi l’idée que, malgré tous les moyens que la technologie nous offre aujourd’hui, on n’ait pas encore percé le secret de certains d’entre eux. Pourquoi les Stradivarius ont-ils ce timbre si cristallin ?  Pourquoi les Guarneri sonnent-ils de manière si chaude et veloutée dans les basses ? Voilà qui me subjugue et me fait aimer cet instrument. »

« Ah, professeur ! » reprend la Comtesse. « Vous aussi, malgré vos airs sérieux et quelque peu austères, vous êtes un véritable poète. On comprend que vous aimez le violon. Vous me faites plaisir. Je vous embrasse. »

Après avoir déposé un chaste baiser sur le front du savant (qui se met à rougir immédiatement), la Comtesse se retourne vers l’historien :

« Mon cher Peter, faites-moi rêver, vous aussi. Dites-moi pourquoi vous aimez le violon. »

« Comtesse, vous me connaissez un peu. Vous savez que je suis amateur de belles choses : les belles peintures, les belles sculptures…les belles femmes aussi. »

L’américain baisse la tête, tout en levant les yeux vers son hôtesse, qui sourit, d’un air complice.

« Le violon réunit, pour moi, mes trois passions. J’aime ses courbes, sa plastique. Regardez sa silhouette : n’est-elle pas digne des plus belles statues antiques ? Et son vernis : l’égal des plus beaux tableaux des maîtres flamands ou vénitiens ? Mais saviez-vous que sa forme, au-delà de sa fonction acoustique et sa dimension esthétique, a été créée pour ses pouvoirs magiques et symboliques ? Il y a là un univers de mystères, de secrets, où s’amalgament l’alchimie, la magie, la philosophie. Tout un monde spirituel qui me transperce l’âme et me fait toucher du doigt la Beauté Absolue. Comme quand je vous regarde, Comtesse… »

« Peter » rétorque la Comtesse. « Nous nous  connaissons maintenant depuis suffisamment longtemps pour que vous ayez eu tout le loisir de renoncer à me séduire avec votre boniment. Néanmoins, votre amour du violon me touche. On comprend qu’il est sincère et motivé. Vous avez- à défaut de pouvoir vous offrir davantage- toute mon admiration. »

 

 

 

                         Chapitre troisième: Comment un jeune homme fit une proposition scandaleuse

 

La Comtesse, qui aime les discussions bien ordonnées, décide de faire un résumé de ce qui vient d’être dit :

« Mes amis, je suis très heureuse d’avoir entendu tant de belles idées poétiques. Vassili nous a montré son amour du violon en tant qu’instrument de musique. Hanz, en tant qu’objet de science. Et Peter, en tant qu’objet d’Art et de philosophie. Je suis comblée. Néanmoins, je voudrais savoir si quelqu’un, parmi nous, pourrait me faire rêver encore plus. Qui aurait une appréhension du violon différente et encore plus belle que celles qui viennent de nous être exposées ? »

Dans un coin du salon, on entend un bruit de pas. Quelqu’un s’avance et se met à parler :

« Comtesse, si je peux me permettre, je pense avoir une idée qui pourrait vous faire rêver bien plus que ce qui vient d’être dit. Une vision du violon qui recouvre toutes les autres. »

« Parlez, jeune homme. Vous m’intriguez. En quoi consiste votre idée ? »

« Je propose, Comtesse, de vous présenter le violon en tant que marchandise ! »

Un grand blanc s’abat sur l’assemblée.

« Et aussi, de vous parler de musique en tant que bien de consommation. »

Les gens n’en croient pas leurs oreilles.

« De masse. » ajoute le jeune homme.

Tout à coup, on commence à marmonner :

« Quelle honte ! Comment peut-on se permettre une telle obscénité ? »

« Surtout après ce qu’on vient d’entendre. C’était si beau, si charmant. »

Le jeune homme reprend :

« Je vais vous faire rêver, Comtesse, en vous parlant de violon, mais aussi d’aliénation, de valeur d’usage et d’échange, de fétichisme de la marchandise, de capitalisme et de lutte des classes !.. »

« Ma chère, ai-je bien entendu ? » demande un convive à sa voisine. «  Ce freluquet nous traite d’aliénés ? De fétichistes ? De lutteurs ? »

« Comtesse » intervient un invité plutôt costaud. « Voulez-vous que nous fassions sortir ce malotru ? »

« Non ! » s’exclame la comtesse. « Je suis curieuse de savoir comment ce Monsieur va me faire rêver. Allez-y, jeune homme. Nous vous écoutons. »

La suite dans quelques jours…

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