Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Le violon décalé 2/5

images               Chapitre quatrième

 

   Ce que raconta le  jeune homme à l’assemblée: Les destins croisés de Jean et Jacques

 

 

« Merci, Comtesse. En fait, je vais vous raconter une histoire, arrivée il y a bien longtemps. Elle commence en 1788, à Paris. C’est celle d’un jeune garçon, prénommé Jean.

 

Issu d’une famille pauvre, il est mis en apprentissage, à 14 ans, chez un luthier. Les début d’un apprenti, à l’époque, sont très difficiles, et, ce, dans tous les métiers artisanaux. En l’occurrence, le travail de Jean consiste à nettoyer l’atelier, préparer la colle, broyer les pigments pour le vernis, affuter les outils et, surtout, subir les humeurs du Maître et de ses ouvriers. Il est logé (mal), nourri (très mal) et n’a pas le droit de toucher à un violon avant que le Maître ne l’ai décidé : en général, pas avant 2 ou 3 ans. Après 6 années d’apprentissage, il devient compagnon. Mais, pour pouvoir vivre correctement, il faut soi-même passer Maître. Car seul ce dernier est autorisé à vendre ses instruments. Pour cela, il faut se présenter devant la corporation des  luthiers, qu’à l’époque on nomme « faiseurs d’instruments de musique », en ayant fabriqué un « chef-d’œuvre ». Mais, surtout… il faut payer 500 livres. Somme ramenée à 200 si on est fils de luthier, ce qui n’est pas son cas. Ainsi sont les règles  fixées par la corporation, omnipotente en tout ce qui concerne les aspects commerciaux du métier : qui vend quoi, à qui et à quel prix.

Jean a la sensation que sa vie est bloquée dans cette situation, qu’elle n’évoluera jamais. Et il trouve cela injuste.

 

Jean a un ami, Jacques. Celui-ci est violoniste. Il joue merveilleusement. Pour autant, sa situation n’est pas plus enviable que celle de Jean. Il est employé par un noble, le Prince de +++ et a rang de domestique. Il doit jouer pour le plaisir de son Maître et de ses invités, plusieurs fois par semaine. Mais c’est un laquais, un « moins que rien ». Un meuble. Même s’il est virtuose, il n’est pas là pour recevoir des louanges, mais pour mettre en valeur son Maître et ses signes extérieurs de richesse. Par exemple, les violons de sa collection. Certains valent très chers. Leurs prix ont été décidés par la corporation des luthiers, en fonction de critères bien précis : le coût du matériau qu’il a fallu importer de l’étranger en payant le transport et les impôts. Les taxes que prélèvent éventuellement les autres corporations : si vous voulez incruster un filet de marqueterie autour du violon, vous payez une taxe à la corporation des marqueteurs. Et le salaire du maître-luthier qui a touché l’argent de son travail en fonction de sa position hiérarchique dans la corporation. Autant dire que, sur ces violons, Jacques n’a pas à donner son avis, même s’il est le seul à savoir s’en servir et à pouvoir en juger. Il n’a d’ailleurs à donner son avis sur rien. Et il trouve cela injuste.

Un an après, Jean et Jacques prennent part, tout deux, à la Révolution, dans l’espoir d’une vie meilleure et d’une société plus juste.

 

 

                                                        Chapitre cinquième

 

      Ce qui advint  du luthier et du violoniste

après la Révolution

 

 

 

Nous sommes maintenant quelques années plus tard. En 1791, a été votée la loi « Le Chapelier », abolissant le système des corporations. Quant aux nobles, on leur a, pour la plupart, coupé la tête. Jean et Jacques n’ont donc plus de « Maîtres ». Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. Chaque profession pouvant maintenant être exercée librement, notre jeune luthier décide de se mettre à son compte.

Il connaît à présent bien son métier et devrait avoir des clients.

Mais, rapidement, il se trouve en face d’un gros problème : quels clients ? Quand son Maître travaillait, avant la Révolution, c’était la corporation qui gérait le marché du violon et l’équilibrait entre chaque atelier. Un système coercitif, mais qui fonctionnait. Mais, maintenant, le système est celui de la concurrence sauvage. Le client, il faut aller le chercher. Mais où ? Pas chez les nobles, il n’y en a plus. Pourtant, on continue à faire de la musique. Qui joue, qui achète, à quel prix vendre sa production ? Voilà des questions pour lesquelles Jean n’a, pour l’instant, pas de réponses.

 

Jacques, de son côté, éprouve aussi quelques difficultés d’adaptation à cette société nouvelle. Il n’a plus de Maître mais, par voie de conséquence, plus d’emploi fixe non plus. Le changement majeur, pour lui, réside dans le fait que, précédemment, le Prince invitait ses amis aux concerts qu’il payait de sa poche. Maintenant, ce sont les spectateurs qui payent. Et, contrairement aux nobles, ils sont beaucoup plus regardants à la dépense. On les appelle des   »bourgeois « . Leurs exigences, leurs codes, leur façon d’acheter, de dépenser leur argent et même d’aller au concert ne sont pas du tout les mêmes que ceux de leurs prédécesseurs.

Jacques est un peu perdu, lui aussi.

 

 

     Chapitre sixième

 

 Comment Jean et Jacques partagent leurs doutes

 

 

Quelques temps plus tard, Jean et Jacques se retrouvent par hasard et décident d’aller fêter l’évènement dans une taverne. Ils commencent à échanger leurs interrogations et leurs points de vue.

 

« Tu vois » dit Jacques à son ami. « Ce qui me fait le plus de peine, c’est que je ne comprends rien à cette nouvelle société. Avant, en tant que musicien, je n’étais pas reconnu. Mais, maintenant, c’est moi qui ne reconnais plus le  public. D’un côté, il a des exigences sur la musique, il veut un grand orchestre, il veut être touché, ressentir des émotions, être transporté. Mais, d’un autre côté, je peux jouer tout un concert en ayant l’impression qu’il m’ignore et pense à autre chose, qu’il est là pour passer un moment, simplement pour être en bonne compagnie. »

 

« Moi, mon problème » dit Jean, « c’est que je ne comprends pas pourquoi j’ai autant de mal à vendre mes violons. Sont-ils trop chers, ou pas assez ? Ils sont bien faits, mon coup de main est assuré, mon vernis est bien passé. Je ne sais pas ce qu’il leur manque. »

 

La suite dans quelques jours…

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