Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Le violon décalé 3/5

Unknown                            Chapitre septième: 

D’une conversation que nos deux amis surprennent

 

 

Les deux compères en sont à ce stade de leurs échanges quand viennent s’asseoir, à la table à côté, deux hommes. Bien habillés, bien nourris, ils parlent à voix haute. Nos deux amis ne perdent rien de leur conversation :

 

« Mon cher Gontran, permets-moi de t’offrir à boire. Ce n’est pas tous les jours qu’on invite son banquier. »

« Volontiers, Charles. Alors, parle-moi donc de ton projet d’organisation de concerts. »

 

Les deux jeunes gens ouvrent grand leurs oreilles.

«  Voici mon idée : pour moi, la musique est, avant tout, une marchandise, dans le sens où des gens sont maintenant prêts à payer pour en entendre. De plus en plus de gens, même. Considère-moi donc comme un entrepreneur qui monte son affaire. A cet effet, j’ai besoin d’ouvriers : les musiciens. Et d’outils de travail : les instruments. Pour çà, j’ai déjà trouvé la solution : ce sont les musiciens eux-mêmes qui financeront cet outil de travail, dans le sens où ce sera à eux d’acheter leur instrument. Et, de préférence, cher : la musique ainsi produite n’en aura, pour l’auditeur-payeur, que plus de valeur. Pour monter mon projet, j’ai besoin de capital : acheter une grande salle de concert, payer les musiciens- le moins cher possible, je te rassure- et faire de la publicité. Veux-tu financer cette affaire ? »

 

« Mon cher Charles, ton projet me plaît. D’une part, je sens qu’il y a des affaires à faire. Mais, surtout, associer le nom de ma banque à la Musique ne peut que m’amener la sympathie de mes clients, puisque ce sont les mêmes que les tiens. Aussi, voilà comment je vois les choses : le concert doit incarner les valeurs de notre clientèle. Finis, les violonistes qui jouent chacun dans son style, comme dans l’ancien régime. Je veux que leur jeu, leur technique, leurs corps mêmes, soient normalisés. Je veux que leur attitude, leur gestuelle, reflètent ce qui, pour nous, est important : la Politesse. Pas de gestes trop amples, pas d’attitude vulgaire, décalée ou scandaleuse. »

« Tout à fait d’accord avec toi, mon cher Gontran.

C’est d’ailleurs dans ces valeurs que j’élève mes propres enfants. Je leur fait donner des leçons de musique. Mon fils étudie le violoncelle et ma fille le piano. »

« Moi, j’ai trois enfants » répond le banquier. «  Pour leur éducation musicale, ils ont un professeur particulier de violon. Je le trouve d’ailleurs un peu vieux, un peu trop « à l’ancienne ». J’aimerais, pour eux, en trouver un qui soit plus en adéquation avec les principes que j’évoque avec toi. Mais où en étais-je ? »

 

 

 

  Chapitre huitième: Comment Gontran et Charles parlèrent de Morale

 

« Tu parlais des musiciens, mes futurs « ouvriers ». »

« Ah, oui. Il faut, eux aussi, les éduquer. Ce sont des employés. Ils doivent, comme c’est leur devoir, se plier à la discipline et à la hiérarchie : quand le chef d’orchestre arrive, on se lève. Quand le chef d’attaque décide de la façon de jouer une phrase musicale, on obéit. Je veux que le concert soit un véritable rituel. »

« Comme à l’église ? » demande Charles.

« Exactement ! Tout doit être codifié, dans les règles de la « bonne éducation ». Jusqu’à la façon de s’habiller : tous en noir. »

« Tout cela me va très bien, mon cher Gontran. Je vois que nous sommes du même monde. »

« Mais, surtout, mon cher Charles, il est une chose à laquelle je tiens plus que tout. »

« Laquelle ? » demande l’entrepreneur.

« Je veux bien croire que jouer du violon puisse être difficile, voire parfois douloureux. Mais je ne veux plus voir des figures de musiciens faire des grimaces, des rictus. Je veux des visages impassibles. Les gens qui viennent au concert veulent écouter une œuvre d’art. Ils ne viennent pas voir des gens « bosser ». C’est une question de morale. D’ailleurs, si je devais résumer ma philosophie, je dirais que les musiciens professionnels sont, hélas, un mal nécessaire. »

« Comment ça » demande Charles. « Je ne te suis pas bien. »

« On a besoin d’eux pour produire la musique. Mais, dans l’idéal, si on pouvait s’en passer, ce ne serait que mieux. Déjà, parce qu’on n’aurait pas à les payer ! »

Les deux associés éclatent de rire.

« Mais, puisqu’on ne peut pas faire autrement, je veux que, au moins, on les oublie le temps du concert. Qu’ils soient neutres. Un rouage dans notre machine. Que les spectateurs aient l’impression que la musique qu’ils entendent provient directement des instruments. »

Le banquier amène son verre à ses lèvres, boit et reprend, avec un sourire satisfait :

« Tu vois, Charles, ce que nous allons faire ensemble, c’est une grande chose. Nous n’allons pas seulement organiser des concerts. Nous n’allons pas simplement nous occuper de musique. Nous allons fabriquer la société de demain… »

« C’est très beau, ce que tu dis » répond Charles, une larme au coin de l’œil.

Jean et Jacques se regardent alors, complètement éberlués par ce qu’ils viennent d’entendre.

« C’est horrible, ce que dit cet homme. » dit Jacques

« Pas du tout » dit Jean. « C’est merveilleux, au contraire. Car je viens de comprendre pourquoi, toi comme moi, sommes dans la galère. Et, crois-moi, ça va changer ! ».

 

 

 

 

Chapitre neuvième: Comment Jean et Jacques inventèrent la technique du violon

 

Il est maintenant fort tard. La plupart des clients de la taverne sont partis, y compris le banquier et l’entrepreneur. Jean et Jacques sont pratiquement seuls et peuvent parler tranquillement.

« Alors » dit Jacques. « Explique-moi tout. J’ai hâte de savoir comment nous allons nous en sortir. »

« Je vais tout de dire » répond Jean. « Tu as entendu, comme moi, ce qu’ont dit ces deux hommes. »

« Oui. Je ne les trouve d’ailleurs pas sympathiques. S’ils doivent être, un jour, mes nouveaux employeurs, je vais finir par regretter le Prince de +++ et ses invités. Ce sont les mêmes, mais en pire. »

« C’est vrai, ils ont pris la place des nobles. Mais ce sont eux qui dirigent le monde, maintenant, et il faut faire avec. As-tu remarqué ce que le banquier a dit, à propos de ses enfants ? »

« Qu’il aimerait bien, pour eux, un nouveau professeur de violon. »

« Exactement. Et ce professeur, ce sera toi ! »

« Moi ? » s’exclame Jacques. « Mais je suis précisément de l’ancienne école, moi. Je ne saurais pas enseigner selon les méthodes modernes de ce monsieur. »

« Personne ne sait enseigner cette méthode, car elle n’existe pas encore. Et c’est toi qui va la mettre au point, l’écrire, la publier et l’appliquer ! »

« Comment ? En quoi va-t-elle consister ? »

« D’abord, le banquier a l’air très préoccupé par le corps, la façon dont on se tient. Tu vas définir les attitudes, les positions qui correspondent à ses attentes et les appliquer au jeu du violon. »

« Je ne te comprends pas. Tu veux que j’invente une technique de violon qui tienne d’abord compte de la façon de se tenir, en fonction de critères tels que la « Politesse » ou la « Bonne Education » ? Mais, pour moi, le premier critère d’une technique, c’est de donner à son utilisateur la possibilité de produire au mieux les sons qu’on attend de cet instrument. Les gestes, les postures doivent être définis en vue du meilleur rendement sonore et en cherchant l’économie de moyens. Voilà ce qu’est une technique ! »

« Je ne dis pas que tu as tord. Je te dis simplement ce que ce banquier attend d’une technique. Ce n’est pas lui qui joue. Il s’en moque, de l’économie de moyens. Ce qu’il veut, c’est voir un corps qui correspond aux règles de comportement sociaux de sa classe. Et comme c’est lui qui commande, on fera comme il a dit. D’ailleurs, ce faisant, je n’invente rien. C’est comme ça que la société fonctionne depuis toujours. Une technique du corps est toujours le reflet des codes sociaux de la classe dominante. Sauf que, aujourd’hui, nous sommes entrés dans l’ère « moderne ». Alors, on va lui faire une technique « moderne ».  Pour commencer, l’ouvrage que tu vas publier s’ouvrira sur une série de planches dessinées, représentant le corps du violoniste tel qu’il doit idéalement se tenir. »

« Comme un dessin technique ? »

images

« Oui, exactement, structuré par des lignes horizontales et verticales, codifiant la posture. Puis, en préambule, tu vas définir, dans un texte, une « philosophie » de la pratique violonistique, telle que l’a décrite le banquier. »

« C’est-à-dire ? »

« Tu vas évoquer les difficultés, les efforts et même la douleur que peut provoquer l’apprentissage de cet instrument. Mais tout le but de l’enseignement consistera précisément à effacer les signes visibles de souffrance et de contrainte. Il faut « mettre le corps à distance », c’est-à-dire le faire oublier, le neutraliser, afin que toute l’attention se porte sur le son, seul paramètre musical pertinent et qui doit donner l’impression de « couler » naturellement de l’instrument.

Puis tu passeras aux exercices pratiques. Là encore, donne à ce banquier ce qu’il veut : pour que le violoniste disparaisse, pour qu’il se fasse oublier, le mieux, c’est qu’il s’oublie lui-même. Alors, fait exécuter à l’élève des gammes, des arpèges, dans toutes les tonalités, toutes les positions, tous les coups d’archet possibles. Ecris-en des pages et des pages et fais-le répéter, répéter et répéter encore. Jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’abrutissement total, jusqu’à la mort ! »

« La mort ? Tu veux que je tue mes élèves ? »

« C’est ce que veut le banquier, non ? Tu l’as entendu comme moi. Alors, ne vas pas jusqu’à la mort, mais fais-en un petit zombie ! »

« Mais ce n’est pas ça, la musique ! » proteste Jacques. « Ce n’est pas comme ça que je vois les choses ! »

« C’est pourtant comme ça que, majoritairement, va le voir le monde de demain. Et, en l’occurrence, tes futurs clients. »

Jacques est tout dépité. Il redresse d’un coup la tête et demande à son ami :

« Mais toi, là-dedans. Où trouves-tu ton compte ? En quoi cette « philosophie de la Musique » va-t-elle te permettre de vendre tes violons et de devancer la concurrence ? »

« Mon problème, comme tu viens de le dire, c’est la concurrence. Pourquoi les gens viendraient-ils chez moi plutôt que chez les autres ? Parce que, moi, comme j’ai compris qui sont mes clients et ce qu’ils attendent, je vais le leur donner. »

« Et qu’attendent-ils ? »

« Ils veulent des violons qui « sonnent » ! »

La suite dans quelques jours…

Catégorie : Non classé

Votre adresse email ne sera pas publiée. Champs requis marqués avec *

*