Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Le violon décalé 4/5

mini-110781-argent-musiqueChapitre dixième: Comment Jean inventa le concept de « sonorité »

 

 

Et, tout à coup, pointant son index devant lui, Jean déclame, très solennel :

« Quand celui qui use d’un bien n’est pas celui qui le paye, le rapport qui lie l’utilisateur et le payeur au dit bien n’est pas le même que quand il s’agit d’une seule et même personne !!! »

Jacques le regarde en écarquillant les yeux :

« Quoi ?? Qu’est-ce que tu dis ? Je n’ai absolument rien compris. Tu peux être plus clair, je te prie ? »

« Si c’est toi qui payes, t’achètes pas les mêmes choses que si c’est pas toi qui payes. Comme ça, c’est plus clair ? »

« C’est plus clair, c’est sûr. Mais quel rapport avec le violon ? »

« Avant, du temps de ton Prince, c’était lui qui achetait le violon et toi qui le jouais. Maintenant, c’est le violoniste lui-même qui achète le violon sur lequel il va jouer. Il en a donc une toute autre approche. Il veut être sûr que son achat est judicieux, qu’il ne jette pas son argent par les fenêtres. En clair : il veut être sûr que son violon est un « bon » violon. Il veut qu’il ait une bonne « sonorité ».

Jacques acquiesce : « Oui, moi aussi, c’est cela que j’aime, dans le violon. Son « son » si caractéristique. »

Jean le reprend immédiatement : « Non, non, Jacques, tu fais erreur. Et je viens de comprendre que, jusqu’à présent, j’ai fait la même erreur que toi et que c’est pour cela que je n’arrive pas à vendre mes violons. Quand on parle, maintenant, de la « sonorité » d’un violon, on ne parle pas de son « timbre », qui le différencie de celui d’un piano, d’une trompette ou d’un tambour. On parle de sa « qualité acoustique intrinsèque ».

Jacques le regarde, abasourdi. « Qu’est-ce que c’est encore que ce truc, la « qualité acoustique intrinsèque » ? »

« C’est ce qui permet de différencier qualitativement un violon d’un autre violon Quand on dit d’un violon qu’il « sonne » bien, cela veut dire qu’il est meilleur qu’un autre. Et ce, indépendamment de la personne qui le joue. »

« Comment ça, indépendamment de la personne qui le joue ? Pour entendre le son de ce violon, il faut bien que quelqu’un le joue, non ? »

« Précisément, mon cher Jacques. C’est bien là tout le problème. Car, en réalité, il est impossible de dire si tel violon est bon ou pas, si un violoniste ne l’essaye pas. Or, entre les mains d’un bon violoniste, n’importe quel violon –sous réserve qu’il ne soit pas défectueux- pourra donner un résultat, à minima, satisfaisant. Inversement, entre les mains d’un mauvais, il donnera, dans tous les cas, un son désastreux. Comment, dans ces conditions, définir un prix de violon, en proposer des différents, pour des budgets différents et inciter les gens à venir chez moi plutôt que chez mon concurrent ? »

Jacques est sidéré par les paroles de son ami. Une seule réponse lui vient aux lèvres : « Eh bien, si ton problème, c’est le violoniste… Supprime-le ! Plus de violoniste, plus de problème. Mais comment vas-tu t’y prendre ? Comme tu viens de me le montrer, si tu supprimes le violoniste, tu supprimes du même coup l’acheteur. As-tu pensé à cela ? »

« Je ne pense qu’à cela » répond Jean. « Et c’est toi qui va me sauver. Grâce à ta méthode. »

« Ma méthode ? Comment cela ?»

Pendant que, sur la face de Jean, un sourire de plus en plus franc prend forme, Jacques regarde longuement son ami, réfléchit, puis s’exclame :

« J’ai compris ! C’est moi qui vais te le supprimer, ton violoniste… C’est pour cette raison que tu veux que je mette au point cette méthode. »

« C’est tout à fait cela. Par ta méthode, on élimine- symboliquement- le  violoniste dans la production du son. Reste donc l’instrument, auquel on va pouvoir attribuer une qualité propre, qui va pouvoir être mise en concurrence avec les autres violons. On va pouvoir ainsi définir un prix pour chaque violon, en fonction de sa qualité supposée. »

« Pourquoi dis-tu « supposée » ? »

« Mais, parce qu’il est bien évident que, depuis le début de cette histoire, on nage en pleine illusion. On parle de « supprimer » le violoniste, mais il est, en réalité, bien vivant, et heureusement. Mais on fait « comme si », pour des raisons de morale et d’idéologie. On parle de la « qualité acoustique intrinsèque » du violon, de sa « sonorité ». Mais c’est une pure abstraction, cela n’existe pas. Mais on fait « comme si » le violon pouvait produire un son tout seul. Et ce, pour des raisons commerciales. Le banquier et l’entrepreneur ont raison sur bien des points. Mais surtout un : ils sont en train de nous concocter la société de demain. Ils nous fabriquent des travailleurs déconnectés de la finalité de leur travail et de leurs corps, étrangers à eux-mêmes (des « aliénés », comme les appellera, dans quelques années, un philosophe allemand et barbu). Des biens culturels considérés comme des produits de consommation de masse. Et la société : un spectacle permanent… »

Jean a l’air en arrêt, comme pris par ses propos. Jacques l’écoute avec attention. Et, tout à coup, le luthier a cette phrase tout à fait inattendue : « Dès demain, je vais voir ce banquier pour lui soumettre un projet et lui proposer d’investir dans mon atelier. »

 

 

Chapitre onzième: Comment Jean et le banquier parlèrent d’industrie

 

 

Le lendemain, Jean discute avec le banquier :

 

« Monsieur le banquier. Vous voulez, si j’ai bien compris, investir dans la « Musique ». En l’occurrence, avec votre ami Charles, vous allez vous occuper de la consommation de cette « marchandise », c’est-à-dire les concerts. Ne voudriez-vous pas également investir dans sa « production » ? »

« Expliquez-vous, mon ami » répond le banquier.

« Je reprends les termes de Charles : il a parlé, au sujet des instruments de musique, d’ « outils de travail », achetés par les travailleurs eux-mêmes, à savoir : les musiciens professionnels. A ces acheteurs, on peut ajouter tous les étudiants, élèves, amateurs, qui représentent, en fait, la plus grosse part du « marché ». Certains sont riches, d’autres moins, d’autres encore ne souhaitent pas dépenser des fortunes dans un violon. Il faut donc des instruments pour tous les budgets, notamment les plus bas. Comment fabriquer beaucoup de violons à bas prix, telle est la question ! »

« Donnez-moi donc la réponse, mon ami. »

« Il existe, dans l’est de la France, une ville, spécialisée, depuis le 17ème siècle, dans cette gamme de violon : Mirecourt, dans les Vosges. On trouve là-bas une main d’œuvre très qualifiée et peu onéreuse. L’idée est la suivante : créer de gros ateliers-on va les appeler des « usines »-, dans lesquels on va fabriquer ces violons, avec l’aide de machines (on vient d’en mettre au point), et organiser le système de la « séparation des tâches » : tel ouvrier fabriquera uniquement des tables (le dessus du violon), tel autre uniquement les fonds (le dessous), tel autre, encore, assemblera le tout. Voilà le principe d’une « production de masse » rationnelle. Mais, pour cela, il existe une condition indispensable ».

« Laquelle ? » demande le banquier, visiblement intéressé.

« Il faut créer un « standard » de violon. »

« Ce mot me plaît bien, continuez ! »

« Comme vous l’avez remarqué, Monsieur le banquier, sous l’Ancien Régime, il n’y avait aucune technique de jeu de violon spécifiquement codifiée et définie. »

« Je sais bien. J’ai même demandé à Charles de mettre un terme à cette mauvaise habitude ! »

« C’est ce que nous avons fait, avec mon ami Jacques. Il a mis au point une technique de violon « universelle » : la même pour tous ! »

« C’est bien ! C’est cela que je veux. »

« Eh bien, maintenant, il faut faire la même chose avec le violon lui-même. »

« Comment cela ? »

« A l’instar de la « technique »  (ou de l’absence de technique) d’avant la Révolution, le violon dont on use à Paris n’est pas le même que celui de Rome, ou de Naples, ou de Londres. Le diapason (la fréquence de référence sur laquelle on accorde un instrument) diffère suivant les pays (et même suivant les villes). La texture et le mode de fabrication des cordes ne sont pas homogènes non plus. Aussi  ne peut-on parler du violon –et, encore moins, de son « son »-  comme d’un objet fixe et observable, car celui-ci est, en fait, totalement variable. Or, pour pouvoir le produire en masse, il est indispensable de figer les cotes, de le « normaliser », de le « standardiser ». C’est, d’ailleurs, un processus appliqué systématiquement à toute l’industrie, depuis la Révolution. L’intérêt : le même violon pour tous, la même façon d’en jouer pour tout le monde, la même musique de…de l’Atlantique à l’Oural ! (C’est une expression qui me vient comme ça). »

« Cela, ça me plaît ! » déclare le banquier. «  J’aime quand les choses sont carrées. Le même produit pour tous. Voilà l’avenir ! »

 

 

 

Chapitre douzième:Comment Jean et Gontran organisèrent le marché du violon

 

Puis, après un court laps de temps, il reprend :

« Seulement, jeune homme, mon problème, c’est que je veux pouvoir vendre des violons bon marché en masse, mais je veux aussi pouvoir en vendre des chers- voire des très chers- à l’unité. Ne craignez-vous pas que, si ces violons bon marché devaient être  trop réussis, ils ne fassent concurrence à ces derniers ?  Avez-vous une solution à proposer ? »

« Bien sûr ! Il faut que nous ayons le contrôle sur cette production industrielle, pour la cantonner délibérément et artificiellement à la basse et moyenne qualité, en faisant tout pour lui interdire la plus haute. »

« Et comment comptez-vous vous y prendre ? »

« Et bien, déjà, en sélectionnant les meilleurs bois pour la production parisienne et en laissant le deuxième choix à Mirecourt. Mais, surtout, en repérant, dès leur entrée à l’usine, dès leur apprentissage, les meilleurs ouvriers. »

« Et que voulez-vous faire de ces ouvriers ? Les empêcher de bien travailler ? »

« Bien au contraire. Nous allons tout faire pour les former au mieux. Mais dans un but précis : les sortir rapidement de l’usine pour en faire la main d’œuvre très qualifiée- et bon marché- de nos ateliers parisiens. Quant aux violons particulièrement réussis qui ne manqueront pas, malgré tout, d’être produits à l’usine, et bien… »

« Et bien quoi ? »

« Et bien, nous les vendrons en tant que violons parisiens ! Plus chers ! »

Le banquier est enthousiaste. « Vous êtes un véritable stratège, mon cher Jean. Il nous reste, cependant, un ultime détail à mettre au point. »

« Lequel ? » demande Jean.

La suite dans quelques jours…

 

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  • Martine j a dit :

    machiavélique !!

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