Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Le violon décalé 5/5

walter2Chapitre treizième: Comment Gontran et Jean découvrirent l’ « Œuvre d’Art »

 

 

« Je veux bien mettre de l’argent dans votre atelier, jeune homme. » dit Gontran, en lissant la barbichette qui lui pend au menton, d’un air songeur. « Mais, comme vous l’avez bien compris, notre projet, avec Charles, est très ambitieux. Or… ». A ce moment, le banquier se lève, pointe son index devant lui et commence à déclamer : « Or, si la quantité de travail nécessaire à la fabrication d’un violon, aussi fini et parfait soit-il, est limitée, la quantité d’argent susceptible d’être échangée contre un violon est, elle, illimitée. »

Jean regarde le banquier, les yeux remplis de stupéfaction. Ce dernier reprend :

« Je vais être plus clair : imaginez un violon, fait industriellement, à Mirecourt, à l’aide d’une machine. Il a demandé 50 heures de travail, est de qualité moyenne et vaut 50 francs. Prenez maintenant un deuxième violon, fait entièrement artisanalement, à Paris (ou présenté comme tel). Il a demandé 100 heures de travail, est de très bonne qualité et vaut 100 francs. Et, à présent, supposez un violon fait par un luthier exceptionnel – vous, pourquoi pas-, sans qu’il ne vous ait été imposé de contrainte de temps. Vous y avez passé 200 heures, il est de qualité parfaite et vaut 200 francs. Vous comprenez bien qu’il ne sert à rien de rajouter du temps de travail à cet objet, puisqu’il est « parfait ». Vous avez atteint là le maximum de temps, de travail et de prix qu’on peut mettre dans ce violon. »

Gontran s’arrête un instant, le temps de laisser à Jean de quoi visualiser sa démonstration.

« Or, voyez-vous, jeune homme, une partie de notre clientèle est prête à dépenser 10 fois, 100 fois, 1000 fois cette somme. Qu’avez-vous à lui proposer ? »

Jean réfléchit. Et il a un éclair de génie : « Dans votre calcul, vous avez compté le temps de travail et sa qualité. Mais on peut rajouter un paramètre : la rareté du produit. »

« Allons, mon jeune ami, soyez un peu modeste. Vous êtes, sans doute, un grand luthier. Mais de là à prétendre que vos violons sont des « raretés » ! Je vous sais tout à fait capable de les présenter comme tels et d’en tirer le meilleur prix. Mais jamais au point de leur faire atteindre les sommes dont il est ici question. »

« C’est pour ça que je ne pensais pas spécifiquement aux miens. Mais à ceux des luthiers morts ! »

« Oh ! Quel horrible mot ! »

« Disons  « anciens », alors. Eux sont, par définition, en quantité limitée. »

« Mais, jeune homme ! » intervient le banquier. « Personne n’en veut, de ces vieilleries ! Et, d’ailleurs, leur mode de construction n’est pas adapté à la musique d’aujourd’hui, vous l’avez dit vous même. Ce sont des reliques du passé. Il faut, au contraire, être moderne ! »

« Mais, je vais vous faire, moi, du neuf avec du vieux ! Il suffit, pour cela, de transformer ces instruments, tout en leur gardant leur aspect ancien et mettre en valeur le fait que ce sont des pièces « uniques » : des œuvres d’art. On pourra ainsi vanter leur « sonorité » inimitable, puisque nous venons d’inventer ce concept. »

 

Jean réfléchit une seconde, d’un air pénétré. Et rajoute :

 

« Et nous venons d’inventer, à l’instant, un autre concept (en plus du mot « concept » lui-même) : celui d’ « artisanat d’art ». La lutherie « artisanale », en opposition à celle « industrielle », a pour fonction première d’offrir à la société le spectacle de la maîtrise du progrès. Les sciences et techniques avancent plus vite que les mentalités ne peuvent les assimiler, ce qui génère une forme de peur et un sentiment de violence. La Révolution nous a fait entrer dans l’ère moderne et industrielle, mais elle a, de fait, créé une crise, qui a généré des inquiétudes quant à l’avenir et une nostalgie du passé. Par ailleurs, ce terme d’ « art » suppose, en effet, que l’œuvre unique, à la différence de celle faite en série, soit nimbée de l’aura de son unicité et véhicule les valeurs de « création, génie, éternité et mystère ». La posséder fait de son propriétaire un initié, un élu, qui seul sera autorisé à la toucher, à la manipuler et s’en trouvera, en conséquence, valorisé personnellement.  La lutherie, en véhiculant le présupposé que l’objet fait à l’unité et « à la main » (c’est-à-dire « comme autrefois ») est par nature meilleur que celui fait en série et avec l’aide de la machine, rassure et conforte l’individu dans l’illusion qu’il existe des principes éternels, immuables et intemporels. Il suffit de savoir en payer le prix. »

« A moi de parler ! » dit Gontran. « Car, moi aussi, je viens de comprendre tout un tas de choses. »

 

 

Chapitre quatorzième: Comment Gontran compris la politique

 

Il prend une large respiration et se lance :

« Le processus que nous sommes en train de créer relève, pour la lutherie, du concept de « fétichisme de la vie-musée » et, pour le violon, de celui de « fétichisme de la marchandise ». Le violon, en tant qu’objet technique standardisé, est le reflet de la société de son temps, basé sur une forme de violence sociale et des rapports de domination. Il me suffit de  penser aux conditions de vie des luthiers de Mirecourt, et de la classe ouvrière en général à notre époque.»

A ce moment, Gontran est pris d’une hésitation :

« Euh.  J’ai l’impression d’employer parfois de drôles de mots. Mais tant pis. Je continu ! »

Et il reprend :

« Afin de donner l’illusion d’un monde moins brutal et pacifié, il est  nécessaire d’ « enchanter » – je viens de trouver ce mot, je le trouve particulièrement judicieux- cette marchandise. Présenter les exemplaires les plus chers de cet instrument comme « œuvres d’art » les dépolitise de facto, en naturalisant les rapports entre leur valeur d’usage et celle d’échange. »

Jean reprend alors :

« Utilisons habilement ce phénomène et je vous garantie que le prix de ces « vieilleries », comme vous dites, va vite exploser. »

Le banquier saute de son fauteuil :

« Banco !! » s’écrit-il.

 

Chapitre quinzième: Où Jean fit un cadeau à Jacques

Tout content de son accord avec le banquier, Jean retrouve Jacques et lui raconte son entrevue. Le violoniste est quelque peu dubitatif.

« Ton affaire risque d’être très longue à démarrer. Le temps que tu installes dans la tête des gens qu’un violon ancien « sonne » mieux qu’un neuf et qu’il est donc légitime qu’il coûte plus cher, tu vas traverser un sacré désert… »

« C’est pourquoi j’ai une proposition à te faire » dit Jean. « Je vais te faire un cadeau. »

« Un cadeau ? A moi ? Et quoi donc ? »

« Ce magnifique violon italien, du 18ème siècle, entièrement revu par mes soins, d’une beauté et d’une « sonorité » incomparable. »

« Tu me le donnes, vraiment ? Et pourquoi ? »

« Parce que tu es mon ami. »

« Seulement pour ça ? »

« Et, aussi, un peu pour que tu dises, partout où tu vas te produire, qu’il vient de chez moi… »

« Ah, je vois » rétorque Jacques. « Tu veux que je te fasse de la réclame. »

Jean rajoute, pour finir :

« Une dernière chose, enfin. Tu vas donner des leçons de violon ? »

« Bien sûr. Ce sera même là une de mes principales activités. »

« Tes élèves, il faudra qu’ils achètent un violon. »

« Evidemment ! »

« Pour chaque élève que tu m’envoies, tu toucheras 20% du prix de la transaction… »

« Tu es sûr que c’est régulier, ton affaire ? »

« Cela se fait maintenant partout. On appelle ça la « remise bourgeoise ».

« Alors, marché conclu. Je sens qu’on va bien s’en sortir, dans cette nouvelle société… »

 

 

Chapitre seizième: Ce que la Comtesse annonça au jeune homme

       Nous nous retrouvons dans le salon de la Comtesse. Le jeune homme s’arrête un instant, regarde l’assemblée. Un certain nombre de convives est parti, d’autres le regardent avec un air stupéfait. Il reprend :

« Ainsi s’achève l’histoire de Jean, Jacques, Charles et Gontran, qu’on pourrait appeler : l’Histoire merveilleuse et officieuse du violon « moderne ». Ce violon que nous aimons, que nous admirons,  qui nous transporte… Voilà, Comtesse. J’espère qu’elle vous a plu. Elle ne prétend pas à la vérité. Elle n’est pas œuvre d’historien, de scientifique, de musicien. Juste d’un amoureux du violon qui aime bien se poser des questions… »

A ce moment, la Comtesse se lève, s’approche du jeune homme et lui dit, en le regardant bien dans les yeux : « ….

 

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L’ethnomusicologue Lothaire Mabru, actuellement Maître de conférence hors classe à l’université Michel de Montaigne Bordeaux 3, est celui qui a théorisé, à partir des travaux de Marcel Mauss,  le concept de « technique du violon » du point de vue de la sociologie. L’auteur de ce manuscrit de 1897 a, à n’en pas douter, puisé abondamment dans son œuvre et l’en remercie à titre préhume. 

 

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