Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Le violon: projet politique

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En ce beau dimanche de printemps de l’an de grâce 1550, au cœur de la bonne ville de Lyon, le jeune Hippolyte (15 ans) saute de son lit en hurlant et court vers la salle principale de la maison. Celle-ci est vaste, luxueuse, richement décorée. Il arrive devant son père et éructe, à bout de nerfs :

« Père, je n’en puis plus ! Cela fait maintenant moult matins que je ne puis point sommeiller !

En face de chez nous, sur le parvis de l’église, règne un vacarme épouvantable. Un groupe de va-nu-pieds, d’éclopés, de mendiants, crie et vocifère juste sous mes fenêtres. Impossible de me rendormir afin de poursuivre ma grasse matinée. Mais le plus horrible n’est point leurs cris. C’est le son – si l’on peut appeler cela ainsi- qu’ils produisent avec leur appareil du Diable. C’est la première fois que je vois un tel ustensile. C’est scandaleux ! Père, il faut que vous réagissiez ! »

« Mon fils », dit Jean. « Cet appareil, comme tu dis, est une des plus grandes inventions de notre époque. Cela se nomme un « violon » ».

« Et ça sert à quoi, je vous prie, à part  me vriller les oreilles ? » demande Hippolyte. « Cela ressemble aux instruments de musique dont nous usons à la maison : violes et autres luths. Mais, mon Dieu, quelle musique insupportable font ces gens. »

« Qui te parle de musique, mon fils ? Le violon n’est aucunement un instrument de musique.

Et nos violes, qui ravissent nos sens et élèvent nos âmes, ne sauraient souffrir aucune comparaison avec lui. Il est vrai que les deux offrent des points communs : tous deux possèdent une caisse, un manche, des cordes qu’on frotte avec un archet et produisent des sons qu’on peut moduler. Mais tu entends bien la différence : autant nos violes génèrent un son résonnant et discret, autant leurs violons donnent un son sec, criard et puissant. Mais surtout, si tu t’approchais d’un peu près pour examiner le manche de cet appareil, tu constaterais qu’il est lisse, contrairement aux violes qui sont équipées de tastes. »

Le fils intervient : « Père, je ne m’y entend guère en matière d’instrument. Que sont donc ces « tastes » dont vous me parlez ? »

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« On les appelle également des « frettes », mon enfant. Ce sont des barrettes, fixées perpendiculairement sur toute la longueur du manche de nos instruments à cordes, tels que luths, guitares ou, précisément, violes. Elles permettent aux musiciens amateurs –ce que nous sommes, dans notre bonne société- de jouer les notes avec  justesse. Et cela demande de savants calculs pour déterminer leur position exacte. Le violon, en tant qu’instrument populaire et destiné aux indigents, ne possède pas de frettes. Aussi, tu en imagines la conséquence : pour jouer « juste » avec un violon, il faut des heures et des heures d’entraînement. Les seuls utilisateurs de cet objet ne peuvent donc être que des professionnels. Dans un ouvrage consacré aux instruments de musique que se prépare à faire éditer ici même, à Lyon, un de mes amis : Philibert Jambe-de-fer, celui-ci précise que « seuls jouent du violon ceux qui en vivent par leur labeur ». On les appelle des « ménétriers », c’est-à-dire, comme le nom l’indique, ceux qui en font métier. »

« Mais comment peut-on exercer une profession aussi méprisable ? » demande Hippolyte.

« Je comprends bien que, sans travail, il soit impossible de produire avec un violon quelque chose qui ressemble à une mélodie. Mais le son, mon père, le son… il est tout bonnement exécrable ! On dirait un chat qu’on égorge, un veau qui meugle.  Une chose m’étonne également. J’ai l’impression que c’est uniquement depuis cette année qu’on voit apparaître ces « violoneux ». Que faisaient-ils, avant ? Ils n’ont pas pu apprendre à se servir de leur appareil en seulement un an ! »

« Bonne observation, mon fils. Si tu constates que tous ces ménétriers sont apparus dans notre bonne ville de Lyon en cette année 1550, ce n’est pas qu’ils n’y étaient pas avant. Simplement, tu ne les entendais pas. Car ils jouaient d’un autre instrument, bien plus discret : le rebec. »

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« Il me semble avoir déjà entendu parlé de cet objet : dans un ouvrage du savant allemand Virdung, datant de 1528. Le rebec est, si je me souviens bien, un descendant  d’un instrument arabe : le  « rebab », introduit chez nous par les croisades ou par l’Espagne mauresque. Je me rappelle le passage du livre où il en est fait mention : « Il est proprement impossible de l’accorder ou d’en enseigner le maniement, qui ne peut être appris qu’avec beaucoup d’entraînement et ne peut être expliqué par les règles. Je ne dirai rien de cet instrument car je le considère comme inutile. » Pourquoi, d’ailleurs, Virdung considère-t-il inutile de nous en parler alors que, précisément, c’est ce qu’il fait ? »

Le père répond : « Il s’adresse à toi, qui sait lire. Il suppose que tu es cultivé, lettré et, par conséquent,  « riche ». Le rebec étant un instrument de « pauvre », il est, selon lui, inutile que tu t’attardes sur une chose qui n’est pas de ton monde. Il t’en fait quand même part car, si tu veux assumer ton statut de « riche », il faut que tu connaisses un peu la situation et le mode de vie des « pauvres ».

« Si je comprends bien, Père, cela veut dire que ces gens, avant de jouer du violon, instrument puissant et criard, jouaient du rebec, instrument beaucoup moins sonore.

Ce dernier étant, par certains aspects, comparable au premier – notamment  par son accord en quinte et son mode de jeu- l’adaptation leur a donc été relativement aisée. Néanmoins, Père, je vous pose la question : pourquoi ? Pourquoi les pauvres se font-ils ainsi violence en maltraitant leurs oreilles-et les nôtres, par la même occasion ? »

« Parce qu’ils y sont obligés, par un décret de cette année. »

« Obligés, mon Père ? Et qui les oblige à laisser tomber leurs rebecs pour passer au violon ? »

« Nous, mon fils ! Nous, les lettrés, les marchands, les bourgeois, les nobles… En un mot : nous, les riches ! »

« Nous ? Mais pourquoi donc ? Au nom de quel sadisme envers eux et quel masochisme envers nous ? »

« Pour une raison très simple, mon fils :pour leur apprendre à travailler et à ne tirer de revenu que de leur seul travail ! »

Hippolyte regarde son père, les yeux écarquillés :

« Je n’entends pas un traître mot à votre discours, mon Père. Le rôle d’un mendiant n’est-il pas d’être pauvre – comme l’était notre Seigneur Jésus-Christ lui-même-  et, précisément, de ne point tirer de revenu par le  travail, mais par la bonté et de la charité des riches que nous sommes ? Car c’est bien en faisant l’aumône que nous « achetons » notre place au Paradis, n’est-ce pas ? »

« Certes, mon fils, mais à une condition : que le pauvre à qui tu donnes soit un « vrai » pauvre et non un paresseux ou un profiteur, sinon ton don n’a plus de valeur.  Il faut donc que, d’une façon ou d’une autre, le pauvre te prouve qu’il mérite ton argent, par une forme d’effort et donc de travail.»

« C’est nouveau, comme conception. » rétorque le fils. « Jusqu’à présent, vous ne m’aviez jamais parlé du « travail » en ces termes. On dirait même que, pour vous, il représente une vertu. »

« Tu ne crois pas si bien dire, mon fils. Il représente même une « valeur ».

Je t’ai déjà parlé de cette nouvelle religion venue d’Allemagne, qu’on appelle le « protestantisme ». Il y a chez nous, à Lyon, beaucoup de ses adeptes. Et, pour eux, le travail et l’argent sont liés. Pour nous, catholiques, cette idée est saugrenue : si les riches sont riches et les pauvres sont pauvres, c’est par la seule volonté de Dieu. Mais les temps changent. Notre Pape actuel a d’ailleurs convoqué un concile, à Trente, une ville d’Italie, pour nous affirmer et nous défendre face aux protestants tout en adoptant certaines de leurs idées. En l’occurrence celle-ci. »

« Je ne vois toujours pas le rapport avec le violon » répond Hippolyte.

« C’est pourtant simple » dit Jean. « Si tu veux être sûr que le pauvre à qui tu fais l’aumône n’est pas un faignant, il te faut pouvoir le juger. Or, pour cela, quoi de mieux qu’un violon ?  Sa pratique, qui nécessite un réel apprentissage pour que son utilisateur arrive à jouer juste peut être, de ce fait, considérée comme un véritable travail et devenir une profession à part entière.  Le violon est donc conçu à l’origine pour être un instrument de travail, difficile à jouer, car il n’a « nulles tastes » (pas de frettes). Il est plus puissant que le rebec et a plus d’étendue. On l’entend plus facilement et le « riche » peut donc se rendre compte de la bonne volonté et des efforts du « pauvre ». C’est le baromètre du riche pour être sûr de donner au vrai pauvre, celui qui travaille, mais ce n’est nullement un instrument de musique, de plaisir ou de méditation comme la viole ou le luth. »

« Ce que vous me dites là est proprement stupéfiant, mon Père ! Et qui a donc mis au point un tel objet de coercition ?  Et par quels moyens ? »

« Je ne saurais trop te dire, mon fils. On raconte qu’il y a une cinquantaine d’années, au début de notre siècle, certains luthiers se seraient servis de principes alchimiques démoniaques pour mettre au point cet instrument. Mais je sais que ces principes sont fragiles et souvent remis en question. Il ne m’étonnerait pas que, d’ici quelques décennies, ils tombent en désuétude et que le violon perde son image maléfique. Il se pourrait même que nous, les riches, l’incorporions à notre musique savante. En le faisant quand même jouer par des serviteurs, il ne faut pas exagérer ! »

« Mais alors, nous n’aurons plus de moyens de pression pour contraindre les pauvres à travailler pour mendier avec mérite. Comment allons-nous faire ? »

« Ne t’inquiète donc pas ! Les mendiants continueront longtemps encore à jouer du violon, afin que tu puisses satisfaire ta bonne conscience. Mais là n’est nullement l’unique finalité de l’affaire. Car, une fois qu’il sera admis par tous que le travail, c’est bien et l’oisiveté, c’est mal, rien ne nous empêchera alors d’obliger les pauvres à travailler pour nous, de manière tout à fait productive, cette fois, dans nos manufactures. »

« Je vois, mon Père, que vous pensez à mon avenir et vous en remercie grandement. Mais, dites-moi… et si jamais certains pauvres refusaient de travailler, que ferait-on ? »

« On construirait pour eux des établissements spécialisés pour les remettre dans le droit chemin… »

« Des prisons ? »

« Si tu veux. On pourrait alors dire qu’on les met « au violon ». Mais je préfèrerais qu’on appelle plutôt ça des « hôpitaux généraux ». C’est plus politiquement correct. »

« Politique ! C’est le mot que j’ai sur le bout de la langue depuis que vous me parlez de violon, Père. »

« Tu as tout compris, mon fils. Le violon est bien un projet politique ! « 

 

 

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