Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

L’histoire incroyable et fantastique de l’alto, instrument maudit (mais ça, c’était avant)!

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Vous êtes altiste et vous n’en pouvez plus : vous en avez assez des blagues douteuses qui circulent sur vous (comme quoi vous seriez des violonistes ratés, ou comme quoi on n’entend pas l’alto dans l’orchestre et c’est tant mieux). Les rares occasions où vous ne déclenchez pas la raillerie contre vous sont uniquement celles où votre interlocuteur ne sait même pas ce qu’est un alto. Vous répondez alors, un peu honteux, que c’est un grand violon, accordé une quinte en dessous et donnant un son plus grave. Le vocabulaire même que vous employez vous fait mal : vous devez décrire votre instrument par rapport à un autre (pourquoi ne se décrirait-il pas par lui-même ?), vous le qualifiez « d’en dessous » et insistez sur la gravité de la situation. Pour autant, vous aimez votre instrument. Même : vous l’aimez pour ce qu’il est, en dépit du manque de considération dont lui et vous souffrez.

Ne souffrez plus ! Il est temps de restaurer vos honneurs respectifs.

Commençons par mettre les choses au point : contrairement à ce qui est dit ordinairement et au risque de surprendre, l’alto n’est pas un instrument de la famille du violon ! Si cette affirmation était vraie, elle laisserait supposer qu’à l’origine (début du 16ème siècle, en Italie du Nord) serait apparu le violon et qu’auraient été créés d’après lui, à une échelle plus grande, l’alto et le violoncelle. Or, en l’absence de documents explicites et encore moins d’instruments datant de cette époque, rien ne permet de l’affirmer. Tout incite même à penser le contraire, pour la raison suivante : quand apparaît cette famille d’instruments, celle-ci est tout d’abord nommée : famille des « violes à bras » (« viola da braccio », en italien), pour la distinguer de celle, déjà existante, des « violes de gambe » (jambe, en vieux français), les deux termes faisant référence aux modes de jeu des dits instruments (soit  sur le bras, soit entre les jambes).

Maintenant, soyons simplement logiques :

en italien, violon se dit « violino », qui signifie « petite viole », tandis que violoncelle signifie « grosse viole ». Les deux termes se comprennent donc relativement à un instrument médian, qui ne serait ni « petit » ni « gros », donc la « viole » à proprement parler. Cette viole, c’est l’alto, qui, dans certaines langues,  a conservé son nom d’origine : « viola » désigne l’alto en italien et en anglais. Et en allemand, on dit « bratche », qui, lui, fait référence à la fin du nom : « viola da braccio ». Ce n’est donc pas l’alto qui est un rejeton du violon, mais bien l’inverse. « Violon alto » signifie donc, en fait : « viole du départ, réduite puis agrandie à sa taille initiale ». C’est aussi grotesque que si on disait « grande maisonnette » pour parler simplement d’une maison !

Voilà qui est dit !

Après cet argument étymologique, en voici un mathématique et pratique. J’ai dit que le terme « viole à bras » se comprend relativement au mode de jeu de l’instrument. Mais il peut aussi faire référence à son mode de fabrication (je ne parle évidemment pas du fait que cet instrument ait besoin des bras du luthier pour être fabriqué ! Je parle du mode de calcul propre à sa conception).  En effet, jusqu’à l’établissement du système métrique  (fin du 18ème siècle), chaque pays possède ses propres unités de mesure : on calcule, suivant les lieux, en « pouce », en « pied », en « bras »… A Brescia, en Lombardie, lieu supposé de l’apparition du violon (je continue, comme le veut l’usage, à prendre cet instrument comme référence, mais vous m’avez bien compris…), l’unité de mesure en vigueur est le « bras de Brescia », correspondant à peu près à 72 de nos centimètres. Il est important également de noter que ces unités se décomposent en 12 parties (et non en 10, comme dans notre système métrique), ce qui permet d’en obtenir directement des fractions simples (1/2, 1/3, 1/4, 1/6, 1/12).

(Pour vous faire une image : on vous donne un bâton d’une certaine longueur. Celui-ci est marqué au quart, au tiers, etc. Aussi, si on vous demande de tracer un trait qui mesure un quart du bâton, pas besoin de calculer : c’est marqué dessus).

Si on regarde les différentes parties d’un violon (d’un alto, etc.), on constate que beaucoup d’entre elles sont dans de tels rapports avec la taille totale de l’instrument. En clair, si vous prenez la mesure totale de l’instrument (du bouton à la volute ), vous constatez que telle partie, en bas de la caisse, en représente la moitié, telle autre, en haut, un tiers, etc. Les connaisseurs de l’alto auront compris où je veux en venir. Pour les autres, le suspens a assez duré. Voilà le sens de toute cette démonstration : la longueur totale d’un alto moyen est de …72 cm ! Soit, précisément, un bras de Brescia ! Si vous construisez un instrument à partir de cette unité, vous vous épargnez beaucoup de calculs compliqués, puisqu’ils sont déjà inclus dans l’unité elle-même. Le terme de « viola da braccio » peut donc se comprendre comme « viole construite à partir de l’unité de mesure appelée « bras ». Et nous retombons, encore une fois, sur l’alto, qui se révèle donc bien ainsi comme le premier représentant  de cette famille d’instruments.

Les deux arguments que je viens d’exposer, bien que pouvant être sujets à caution, sont logiques et cohérents.

Mais le titre de mon article laissait envisager une histoire de l’alto « incroyable et fantastique ». Nous allons donc maintenant nous aventurer dans les eaux troubles et inquiétantes des sciences occultes, sorcellerie et autre magie…

A vous dire la vérité, au départ, ce domaine me semblait tout à fait éloigné de mes préoccupations et interrogations. Ce que je cherchais à découvrir, en menant mon enquête sur l’alto, c’étaient les circonstances de sa naissance et le sens de sa conception. Les histoires de magiciens, d’alchimistes et autres  sorciers me semblaient  bien loin de mon sujet. C’était sans tenir compte d’un détail primordial : si on veut comprendre l’alto (ou n’importe quel objet dont on recherche le sens et l’origine), on se doit de raisonner, non pas comme un homme de 21ème siècle, mais bien selon les mentalités de l’époque concernée. En l’espèce, il s’agit de la période comprise entre la fin du 15ème et le début du 16ème siècle.

Notre histoire se passe à Florence dans les années 1480.

A la cour de Cosme de Médicis, il existe un cercle d’érudits, de savants, d’artistes, constituant ce qu’on appelle l’ « Académie Platonicienne » et réunis sous l’autorité d’un maître : Marcille Ficin. Il s’agit  des hommes les plus instruits, les plus savants et sans doute les plus intelligents de leur temps. Ils concentrent tous les savoirs : chacun d’eux est autant traducteur que médecin, mathématicien, musicien, artiste, philosophe, ingénieur, etc.  Aussi, quand ils abordent la Magie, ils le font avec autant de sérieux, d’intelligence et de raison que pour n’importe quelle autre de leurs activités. La Magie dont ils usent relève principalement de deux disciplines (ou science, ou religion, ou philosophie, comme on voudra) : l’Hermétisme et la Kabbale.

Quand je vous disais qu’on allait aborder des régions obscures…

Selon ces croyances, il existerait un plan, un schéma originel et universel à partir duquel le monde aurait été conçu. Le Ciel, les planètes, la Terre, l’Homme, tout aurait été créé selon un même dessin mathématique et géométrique. Une chose intéresse particulièrement ces Florentins : celui qui connaît ce plan peut fabriquer des objets, qu’on appelle des « statues animées » ou, plus communément, des talismans, qui donneraient à leurs possesseurs le pouvoir d’agir sur le Monde et les Hommes.

Et ces savants ont un projet : fabriquer une statue animée.

Dans un ouvrage intitulé : « Comment obtenir la Vie par le Ciel », Ficin décrit la fabrication d’un tel objet. Et on comprend, à la lecture de ce texte, que cet objet est un instrument de musique : c’est la première viole à bras (qui, pour des raisons philosophiques, prendra le nom de « lire orphique » ou,  plus simplement, « lire à bras » (lyra da braccio » en italien). Sa taille : un « bras de Florence » (un peu plus petit que le bras de Brescia) : un alto !

C’est Ficin qui la conçoit. C’est un de ses fils spirituels qui la fabrique : Léonard de Vinci. Et c’est son autre fils spirituel qui nous donne le code de sa dimension magique : Jean Pic de la Mirandole.

Ce dernier est à la fois chrétien et kabbaliste.

La Kabbale est une pratique magique (certains parlent d’un « art ») qui consiste à interpréter la Thora (la Bible hébraïque). En intervertissant les lettres des différents textes, selon des règles très rigoureuses, on fait émerger des sens nouveaux et cachés. En procédant de la sorte avec le premier texte sacré, appelé en hébreu « Béréschit », Pic de la Mirandole lui donne le sens suivant (simplifié et commenté par mes soins pour les besoins du propos) : « le Père et ses fils ont fabriqué un objet à partir de l’origine de toute chose ».

Pour celui qui connaît les liens des différents protagonistes de cette histoire avec cette invention qu’est la viole à bras, cette phrase prend un sens très particulier: le « Père », c’est Marcille Ficin. Ses « Fils » : Léonard de Vinci et Pic de la Mirandole. Quant à l’objet fabriqué « à partir de l’origine de toute chose », pas de doute : c’est cette viole, objet magique conçu selon ce schéma archétypal que l’Académie Platonicienne vient de découvrir.

Cette viole, c’est le premier alto, car construite, comme on vient de le voir, à partir de cette unité de mesure qu’est le « bras ».

A propos de « bras » : Pic transforme même le titre du texte (Béréschit) en un autre mot : Brascht. C’est-à-dire, selon ce qu’autorise la technique kabbalistique d’inversion des lettres : Bratsch. La contraction de « braccio », qui, en allemand, va donner Bratche : l’alto !

J’ai oublié de vous dire : « Béréschit », le  premier mot de la Thora, se retrouve dans la Genèse. Il signifie : « Au commencement ».

Au commencement était l’alto.

 

Catégorie : Non classé
  • Michel Mangin a dit :

    Belle démonstration !! J’ai pris grand plaisir à la lire.

  • Beaujon a dit :

    super ! la conférence du 22 juin au crr de Lyon promet d’être très intéressante ;)
    bravo Laurent..
    à bientôt
    Cécile

  • Cécile Boutaud a dit :

    Formidable histoire, je suis encore plus fière d’être altiste !
    Bravo !

  • Papageno a dit :

    Passionnant !

  • valentina a dit :

    Viola TOUJOURS Viola!

  • Septime a dit :

    Magnifique texte, merci pour ces explications. Sans oublier que Alto signifie Haut, pas de quoi se sentir rabaisser (par rapport au violon). Quand à sa sonorité chaude, profonde, et proche du registre de la voix humaine, elle m’émeut davantage. Si on doit faire un parallèle avec les instruments à vent, voilà des caractéristiques qui rapproche l’alto directement de la clarinette, qui d’ailleurs mesure elle aussi 72 cm (en sib). Certains compositeurs ne s’y sont pas trompés, et non des moindres : Mozart (Trio des Quilles K.498), Schumann (Märchenerzählungen opus 132), Bruch (double concerto et 8 pièces Opus 83), Kurtag (Hommage à Schumann),

  • Bernard Rosenberg a dit :

    Une dernière pour la route… Un altiste dévale quatre à quatre les escaliers sui mènent au parking du sous-sol de la maison de la radio, se souvenant soudain qu’il avait laissé son instrument bien en vue. Arrivé à quelques mètres de la voiture, il s’aperçoit avec effroi que la lucarne de la voiture est brisée et craignant le pire, il s’approche… regarde avec appréhension à l’intérieur de sa modeste cariole et là… il reste stupéfait…et reprenant son souffle il vit DEUX altos.

  • Lemarchand a dit :

    Intéressant, une autre vision des choses qui fait rêver …..

  • Perrin et fils a dit :

    J’ai tout simplement adoré un très grand bravo

  • Gaby a dit :

    Et une altiste émue, une!
    Merci…

  • Henry Etienne a dit :

    Merci pour ce beau et riche texte. (J’ai un faible pour l’alto et la taille.). Un luthier pas comme les autres soit un farfeluthier. E. Henry, facteur de vielle à roue.

  • LMC a dit :

    Voilà qui est dit, et plutôt bien dit ! De quoi remettre les vilains commentaires à leur place ;) Ce rapport alto/violon est assez similaire au rapport basse/guitare, dans un autre genre mais qui suscite le même genre de remarques.

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