Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Un livre, un disque, un film

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Parfois, j’ai envie d’être un rebelle. De faire la révolution. De tout casser. Je fabrique des violons, j’adore ça. Mais j’ai le désir de créer! D’inventer ! De construire de nouveaux instruments qui produiraient des sons incroyables, qui me bouleverseraient, qui me retourneraient. Mais je reste figé dans ma situation, dans le souvenir de mon apprentissage de luthier académique et dans le respect des anciens, des Maîtres, de la tradition qui veut qu’un violon ait la forme d’un violon et donne des sons de violon… Alors, pour m’évader, je lis.

Un jour, je découvre un ouvrage au titre mystérieux : « Silence » (Editions Héros-Limite, Genève, 2003. Paru pour la 1ère fois en 1961). Son auteur, John Cage. Un compositeur américain, décédé en 1992.

Un compositeur qui parle de silence, là où moi je veux tout faire exploser par le son ? Voilà qui m’intéresse. Je parcours le livre et me rends compte que les questions qui y sont abordées me parlent étrangement. Mais, surtout, je comprends que Cage est un véritable révolutionnaire, au sens politique du terme.

Une de ses premières actions, en tant que compositeur, a consisté à « préparer » des pianos. Entre les cordes, il a inséré des vis, des boulons, des gommes, toute sorte d’objets hétéroclites. Bien qu’il soit de tempérament doux et pacifique, on comprend  qu’en fait, il a maltraité ces pianos. Cet instrument symbolisait, pour lui, une certaine classe sociale, une forme de conformisme : la « bonne éducation », les « bonnes manières ». Alors, pour s’y opposer, Cage l’a, d’une certaine manière, détourné de son usage premier, en dénaturant son son : en le « torturant ». Un véritable outrage.

Puis, un jour, il s’est radicalisé. Il a organisé un concert, écrit une œuvre pour piano et orchestre, qu’il a intitulée « 4’33’’ ». L’orchestre s’est mis en place, le pianiste s’est assis devant son clavier, a levé les mains et… plus rien, pendant 4’33’’. Le silence.

Là, il n’a plus été question de transformer, de « réformer » le son du piano. Là, le message a été : je fais taire le piano ! Je fais table rase du passé, de la musique bourgeoise, de ses instruments, de leur usage. Je fais exploser- ou plutôt imploser- le vieux monde de la musique. Après ça, je peux en créer un nouveau.

En lisant cela, je ressens un choc.

En voilà un qui sait ce qu’il veut ! C’est, au choix, un fumiste ou un génie. En tous cas, son acte me fascine. En allant plus loin dans sa philosophie de la musique (car c’en est une), je comprends que ce que Cage nous propose est une nouvelle façon d’écouter la musique et les sons. De porter attention à des choses auxquelles nous ne sommes pas habitués. De donner un sens à ce qui peut nous sembler informe ou que nous ressentons comme chaos. « Tout est musique »,  écrit-il. Et il ajoute : « Le seul problème, avec la musique, c’est le son ! ». Je comprends brusquement, j’ai une inspiration soudaine! Voilà une solution à ma question, si je l’adapte  à mon métier de luthier : « Le seul problème avec l’instrument de  musique, c’est le son ! » Plus de son, plus de problème ! Et ça, c’est une idée révolutionnaire.

 

Oui mais, encore une fois, j’aime fabriquer des violons. J’aime tailler le bois, j’aime les formes rebondies et sensuelles de cet objet, son toucher, ses couleurs, son odeur. Alors, voilà ce que je décide : je vais fabriquer un instrument…qui ne produit pas de son. Je vais construire un violon, mais je vais mettre les cordes à l’intérieur. Je vais inverser les courbes, intervertir les différents organes qui le caractérisent, mettre du vert là où on met du rouge, du bleu à la place du jaune. Je vais laisser mon imagination prendre le pouvoir. En hommage à Cage, je vais le baptiser « silençophone » (avec un « s » comme « sonnerie ») :

le plaisir de l’instrument sans l’inconvénient du son !

Je parle de mon excellente idée à Marielle qui montre un enthousiasme très mesuré. Elle ajoute : « Si ton projet est de nous faire mourir de faim, les enfants et moi, tu es sur la bonne voie. Sinon, fais-moi plaisir : remets les cordes à l’extérieur, je te prie ! » (En réalité, Marielle n’est pas du tout comme ça. Mais, pour les besoins de mon histoire, j’ai dû aménager son personnage. Je lui en ai parlé, elle est d’accord. C’est vous dire à quel point elle m’aime.)

Je n’ai pas envie de mettre les miens dans la misère. Je remets les cordes à l’extérieur et refais à nouveau des violons « normaux ». Mais il s’est passé quelque chose en moi qui fait que je ne suis plus tout à fait le même luthier.

        Un jour, les questions reviennent. Et là, je découvre un disque : « Quatuor à cordes n° 1 (1971), 2 (1988) et 3 (2001) », par le quatuor Arditi. Le compositeur : Helmut Lachenmann, un allemand, âgé aujourd’hui de 80 ans. Voilà comment je décrirais ce que j’entends :

D’un violon, on peut tirer toute sorte de sons. On peut taper dessus, souffler dedans, frapper les cordes : obtenir de nombreux effets sonores, comme avec n’importe quel corps matériel. Pour autant, dans sa pratique conventionnelle, on en utilisera seulement certains, obtenus avec maîtrise par le frottement de l’archet sur les cordes et considérés comme « musicaux ». Et ce, à l’exclusion des autres considérés comme « bruits », « accidents », « erreurs », « fautes », « canards », « pains », etc. Existent donc, dans la pratique classique du violon, des « bons » et des « mauvais » sons. Lachenmann compose uniquement avec les « mauvais ». Il emploie même son talent à en concevoir des nouveaux, plus incongrus les uns que les autres, en indiquant comment tenir violon et archet, de façon fort peu académique, afin d’obtenir les résultats souhaités.

Sa musique me bouleverse. Autant par l’œuvre elle-même qui me procure des émotions inconnues de moi jusqu’alors que par sa philosophie même : « vous ne voulez pas de certains sons, vous voulez les mettre au rebut : donnez-les moi ! Je vais créer à partir de vos déchets. » Je suis sidéré, abasourdi. Je viens de découvrir la « musique concrète instrumentale ».

Cela me donne une nouvelle idée. Peu importe que mes instruments donnent de « beaux » sons. Ils vont donner des sons inouïs.

J’en parle à Marielle :

« Ma chérie, tu vas être contente. J’ai fabriqué un violon tout ce qu’il y a de plus normal. »

« Félicitations ! » me dit-elle. « Je suppose qu’il a une forme de violon ? »

« Effectivement. »

« Et un manche de violon ? »

« Parfaitement. »

« Les cordes sont bien à l’extérieur? »

« Bien sur! »

« Et il y en a bien quatre ? »

Là, ma réponse se fait un peu hésitante : « Euh, oui, oui, il a quatre cordes, mais… »

« Mais quoi ? Il est bien accordé avec les notes prévues : mi, la, ré, sol ? »

« Et bien… non, justement. En fait, j’ai mis quatre fois la même note : quatre fois sol. »

« Quatre fois la même note ? Mais que veux-tu qu’un musicien fasse avec un violon qui donne quatre fois la même note ? »

Marielle a l’air étonnée et, pour tout dire, un peu contrariée. Je réponds alors :

« Imagine ce violon : il a quatre cordes donnant la même note, mais – et c’est là l’astuce -  pas quatre fois le même son. Car je vais jouer sur la nature matérielle des cordes : l’une sera en nylon, l’autre en acier, la troisième en boyau et la dernière en soie. De plus, de part leur position sur l’instrument, certaines auront naturellement un timbre plus sombre et d’autres plus clair. On pourra ainsi jouer, non avec les notes, mais avec les timbres. Imagine un violoniste exécutant une partita de Bach sur un violon normal. Maintenant, imagine-le effectuant les mêmes gestes sur mon violon à quatre cordes identiques : tout change de sens. La mélodie, le son, les gestes, l’instrument lui-même se révèlent différents. Au Diable la Tradition, au Diable Bach, au Diable Stradivarius… »

« Et au Diable les sous ! » réplique Marielle, avec, je dois l’avouer, bon sens et raison.

Las ! Je reviens à mes violons classiques. Mais je ne suis plus tout à fait le même luthier.

Quelque temps plus tard, les questions me reprennent. Alors, pour m’évader, je regarde Internet. Et là, je tombe sur un petit film, datant de 1966, intitulé : « Match ». Son réalisateur : Mauricio Kagel, un compositeur argentin, décédé en 2005.

Le film présente une œuvre musicale pour deux violoncelles et percussion, formation peu habituelle en musique savante mais composée d’instruments conventionnels  et joués par des musiciens classiques. Mais on comprend rapidement que l’intérêt de cette pièce ne réside pas tant dans la composition musicale, que dans la mise en scène et dans les gestes, postures, attitudes et expressions des instrumentistes, qui donnent autant à voir qu’à entendre. L’addition du son et de l’image crée une alchimie qui procure des sensations artistiques tout à fait nouvelles pour moi. Je viens de découvrir le « théâtre instrumental ». Une autre révolution. Un acte éminemment subversif.

Cela me donne une nouvelle idée. Je fais le constat suivant : Cage remet en cause le concept de « musique », en portant l’intérêt sur le fait même d’écouter. Lachenmann remet en cause le concept moral de « beau son », en portant l’intérêt sur le sens du matériau sonore. Kagel remet en cause le concept de « concert », en portant l’intérêt sur le geste instrumental. Il m’appartient, en tant que luthier, de remettre en cause un dernier concept : celui d’ « instrument de musique », porteur d’une idée de servitude, de subordination : un objet « au service » de la Musique. L’instrument que je veux inventer ne sera au service de rien ni de personne ! Entre la Musique, le son, le geste et l’instrument, plus de liens de cause à effet, plus de moyens au service d’une fin. Mais une coopération, un dialogue, des échanges entre eux. L’instrument doit pouvoir produire des sons, afin de rendre sensible une idée musicale immatérielle. Mais ces mêmes sons doivent pouvoir « présenter » l’instrument de façon tout à fait concrète : le mettre en valeur, l’exposer (surtout si c’est moi qui l’ai fait). Les gestes instrumentaux doivent être pensés en fonction de leur efficacité à produire les sons souhaités. Mais ces derniers doivent, en retour, sublimer les gestes effectués. En fait, c’est une simple question de courtoisie.

On peut être un rebelle et aimer la politesse, non ?

J’expose mes réflexions à Marielle. Là, elle ne dit plus rien. Elle reste la bouche ouverte en me regardant. Puis elle lève les yeux au ciel et pousse un long soupir. (Là, je suis assez près de la vérité).

Je crois que je vais continuer à faire des violons comme j’ai appris à les faire. Les mêmes violons. Mais une chose est sûre : je ne serai plus le même luthier.

Catégorie : Non classé
  • Philippe Dussol a dit :

    Alors là ! Chapeau ! On approche… Mais de quoi,(?) de l’idée d’aller vers ailleurs, de ne pas seulement revendiquer une tradition, d’en créer une nouvelle par soi-même , en s’inspirant d’idées iconoclastes qui rejoignent une sensibilité éveillée…
    A suivre, donc, à espérer, redouter, amplifier, féconder par nos propres sensations et émotions.
    Encouragements à Marielle, et, bien sûr, à toi, Laurent.

  • merlotte a dit :

    ah ben ça c que c est beau c que tu dis, on dirait que tu decris un violon a la fin du texte. Un objet elegant d ou sortent des musiques qui par definition sont immaterielles mais perceptibles. Ce qui arrive est ce que Victor Hugo qualifiait de tornade sous un crane et se soigne par un bonne bouteille de Sancerre par exemple. Ce qui te fait du mal, c est ta politesse et ta bonne education que singulieremet tu imputes au violon -le pauvre- et a son milieu parfois snob et meprisant mais pas toujours. Ma prof de 65 ans, ses baskets et sa gitane font hurler de rire. Quoi de plus revolutionnaire que le concerto de Beethoven quand on ecoute RFM ou Energie, la soupe ordinaire des chaines de radio generalistes. La beaute est revolutionnaire car le monde et laid et souvent mediocre, et n est d aucun milieu. Dans  » les cocus du vieil art moderne » Dali est assez clair pour parler de ce qui est beau et ce qui est revolutionnaire – pas l art moderne.La beaute n est pas percue seulement par les critiques. Au contraires, la beaute est a la portee de Mr toutlemonde: Pleins de prejuges les critiques elitistes « restent prostatiques et joyeux, la laideur assise sur leurs genoux, et ne s en redent meme pas compte ». L’instrument violon est beau, splendide et tres materiel: C est a nous par notre travail d en faire sortir une beaute immaterielle qui soit digne de l objet qui l exhale. C’est un challenge, dans un monde de musique samplee, recuite et prefab et repetitive. Travailler son violon pour y arriver, c est revolutionnaire, et s’il ne reste qu’un luthier ou qu un interprete… ils seront les plus revolutionnaire des musiciens. Il faut que la musique soit belle, puisque le violon est beau.

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