Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Petit conte d’établi

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Voici le souvenir d’un rêve que j’avais fait, plus jeune…

J’étais dans la pénombre, quand mon regard fut attiré par une lumière diffuse dans laquelle je devinai un objet inconnu. Il semblait avoir été oublié là depuis fort longtemps. De prime abord, on aurait pu croire à un paquet – cadeau coloré, avec ses rubans, ses ficelles et ses reflets brillants. Mais, rapidement, je doutai de cette apparence anodine. Plutôt qu’une boîte, on aurait dit une coque, avec, par endroits, des ouvertures laissant supposer une cavité interdite aux regards profanes. En fait, son aspect évoquait des créatures hybrides, mi –végétales, mi – animales, des légendes anciennes. On l’aurait cru sorti du fond des âges. Bien que visiblement inerte, il en émanait pourtant une impression de vie organique, d’animation fébrile, comme si l’objet était habité par une énergie sauvage et brutale. Malgré cet état agité et instable, un sentiment de majesté emplissait l’atmosphère. Cette « chose » appelait le respect, la crainte, en même temps que l’envie coupable de la toucher, de la saisir même, tant elle dégageait une force d’attraction irrésistible. Subjugué autant que terrorisé, je m’avançai néanmoins. Conscient de risquer un sacrilège, je la saisis d’une main, tandis que de l’autre, je l’effleurai, tel Aladin, d’un geste inquiet. Je sentis mes doigts crisser sur cette surface froide et lisse. Mais, rapidement, cette caresse épidermique commença à provoquer une telle chaleur que, pressentant la douleur d’une brûlure, je voulus me soustraire à ce contact.

 

C’est alors que la « chose » se réveilla.

Elle émit un sifflement long et suraigu, suivi d’un feulement d’abord à peine perceptible, puis se transformant en un bruit de plus en plus intense, ronflant, rauque, faisant vibrer l’espace et mon corps entier. Au paroxysme du râle, je sentis sa puissance m’envahir par tous les pores de ma peau, traversant mes os d’une secousse électrique. Je fus pris d’un tel vertige que je desserrai enfin mon étreinte, la tête encore bourdonnante de tous ces sons fantasmagoriques.

 

     Ce rêve, bien qu’angoissant, m’a toujours laissé une sensation sensuelle et voluptueuse.

Le souvenir de ce songe s’efface peu à peu. Je m’oblige à me recentrer sur mon ouvrage. Un coup de trusquin sur l’éclisse, un raccord de gomme-laque sur un chanfrein… les mouvements s’enchaînent comme une horloge bien réglée. Insidieusement, je me laisse bercer par ce rythme et voilà que je me remets à divaguer. Je me regarde travailler, je suis mon propre spectateur.

La lame de mon racloir effleure la voûte de la caisse de résonance, ma « pointe à âme » glisse à l’intérieur du coffre. Le geste, automatique après tant d’années, reste délicieux. Les copeaux voltigent sur l’établi. Non : les copeaux giclent sur l’établi… le canif s’enfonce dans l’érable, le ciseau pénètre lentement dans la table d’épicéa. La lime polit les lèvres des ouïes, les doigts lustrent le manche dressé sur le corps de l’instrument. L’archet caresse, touche, frôle, frotte, griffe, gifle les cordes nouées aux chevilles d’ébène, qui se tendent, se détendent, s’étirent, se contractent. La main touche, serre, retourne cette forme galbée, aux courbes généreuses, aux voûtes rebondies. Avec de telles attentions, une réaction est inévitable. Un son, un cri. Une vibration.

       J’ai toujours aimé le terme d’« organologie » pour définir l’étude des instruments de musique.

Pour l’opération que je m’apprête à réaliser, l’agitation doit faire place au recueillement. Je vais vernir mon instrument.

C’est toute une cérémonie. J’ouvre avec précaution l’armoire dans laquelle je conserve mes gommes, pigments, essences et autres substances. Moi seul peux y accéder, c’est un vrai sanctuaire. Je prépare, d’abord, une huile claire dont l’onction protectrice permettra à l’objet de résister au temps. Cette action purificatrice réalisée, j’étends une couche de colle faite d’os, de nerfs et de peau, passée en larges bandes.

Le vernis doit présenter un aspect limpide, chaud et humide. Cette humeur subtile est un hommage à la matière. Ce bois qui, en d’autres circonstances, aurait pu finir brûlé ou pourrir dans un coin sombre d’une forêt est ainsi appelé à renaître, en gardant le souvenir de l’intense cri de douleur que poussa l’arbre en tombant.

Dans un mortier de marbre, je procède à la mixtion de différentes poudres, mêlées de liqueurs spiritueuses et aromatiques. J’aime l’odeur suave et pénétrante de l’encens, de l’ambre et de la myrrhe. Des effluves capiteux emplissent rapidement l’atelier. J’applique ce baume avec un pinceau en commençant par l’ossature du corps, après quoi je fais les côtés, puis la tête, et je termine par les parties renflées et saillantes. Je dépose enfin l’instrument dans un caisson éclairé de petites lampes destinées à faire sécher la solution résineuse. Je referme délicatement le couvercle. L’instrument une fois sec, il ne restera plus qu’à tendre les boyaux pour que s’anime, enfin, ma création.

          Faire du vivant avec du mort. De l’animal avec du végétal. Ce paradoxe m’a toujours préoccupé, voire inquiété. Parfois, j’en ai même froid dans le dos. Mais quel pouvoir que le mien!

Voilà mon œuvre achevée. Elle est posée devant moi, sur l’établi. J’ai rangé l’atelier, balayé les copeaux, remisé les vernis. Les conditions sont réunies pour un examen critique. Je considère les volumes, je compare les courbes et les proportions, j’apprécie la couleur. Je reconnais mon tour de main, ce sont bien mes outils de luthier qui ont laissé ces traces sur le bois. Un système de cordes est agencé sur la caisse, des ouvertures y sont aménagées symétriquement. Un chevalet, des chevilles, un manche. Pourtant, quelque chose semble être de travers. Il y a des cordes, oui, mais… à l’intérieur du coffre! Des voûtes, mais concaves! Là où il devrait y avoir des creux, des bosses! On ne sait plus distinguer le bas du haut, l’envers de l’endroit! Quant à la couleur, elle passe du rouge sang au vert-de-gris, du bleu délavé au jaune vif. A jouer les apprentis sorciers, j’ai engendré un chaos organique, une chimère barbare. Mais là n’est pas le pire. Je réalise d’un coup qu’il sera impossible de jouer dessus, que ce délire ne peut pas produire de son.

 

     J’essaie de me calmer. Je reprends peu à peu mes esprits.

Voyons les choses posément : il est certain qu’essayer de faire fonctionner cet engin de façon classique est voué à l’échec. Néanmoins, j’ai la sensation qu’il recèle une puissance sonore, un potentiel qui ne demande qu’à s’exprimer. Je retrouve en lui tout ce qui fait, pour moi, l’essence d’un instrument de musique, tout ce qui me fait vibrer.

 

Alors, magie pour magie, aujourd’hui, c’est moi qui commande! Tant qu’à m’être investi de pouvoirs, autant en user :

« Instrument, joue! »

      

Et j’ai entendu un hurlement de rage, de douleur, de plaisir, de terreur, de souffrance, de joie, de désespoir, de rire, d’agonie puis de volupté. Tout ce qui fait la musique. Tous les sons, capturés depuis la nuit des temps, libérés simultanément. Ils débordaient, ruisselaient, inondaient l’atelier. Les autres instruments, violons, altos et violoncelles, vibraient par sympathie. Je pouvais, par la toute puissance de ma pensée, moduler cette matière selon mon désir, passant du grave à l’aigu, jouant sur les nuances, les attaques, les timbres. J’étais le Créateur, le Grand, l’Immense, le Formidable  Bang le terrible. Je touchais l’idée achevée du son. Le son absolu. Le silence…

 

 

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J’ouvre alors les yeux, parfaitement réveillé. Devant moi se trouvent ces instruments :AYE_9578BAYE_9578B AYE_8851couleurs

 

 

 

Cliquez sur les points…

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