Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Pourquoi je fabrique des altos à 3.000 euros ?

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Un jour, Manuela, professeur d’alto à Orléans, est venue me trouver à mon atelier. Elle m’a tenu le discours suivant : « Mes élèves ont débuté avec des altos de facture chinoise. Ces derniers se sont révélés tout à fait adaptés à l’étude et d’un prix très abordable. Mais mes élèves ont progressé. Il leur faut des instruments différents : plus personnels, plus performants. Et pourquoi pas aussi plus éthiques, car l’idée de jouer sur un alto fabriqué avec du bois tibétain, coupé sans aucune considération écologique et travaillé par une main d’œuvre exploitée me gâche quelque peu l’envie de faire de la musique et d’enseigner. Mais voilà mon problème : un alto comme je le souhaiterais (c’est-à-dire fait par un luthier comme toi) coûte beaucoup trop cher pour un budget de parent d’élève. Alors voilà ce que je te propose : fabrique-moi des altos de la meilleure qualité que tu peux, en me garantissant leur éthique sociale et environnementale et pour un prix abordable pour mes élèves. Et je te garantie que, si tu joues le jeu, il existe un marché pour ces altos ».

Le pari m’a plu.

Mettre au point de tels instruments n’a pas été chose aisée. Mais pas tant pour des problèmes techniques que pour des questions idéologiques. Voici pourquoi :

J’ai appris la lutherie de façon on ne peut plus traditionnelle : école nationale de lutherie de Mirecourt, puis ouvrier dans différents ateliers (pour la plupart parisiens, dont sept ans dans la fameuse « rue de Rome »), avant de m’établir à mon propre compte. Dès le début de ma formation, on m’a montré les gestes à effectuer pour travailler la matière. Mais, dans le même temps – et, ce, de façon inéluctable pour toute technique- on m’a inculqué des valeurs et des idéaux relatifs à ce métier. Et notamment deux qui m’ont particulièrement marqués : le respect de la tradition et la haute estime qu’un luthier doit avoir de lui même et de sa production. Pour être plus clair : plus on reste proche des techniques de fabrication originelles, mieux c’est. En l’occurrence, l’utilisation de machines électriques, d’outils électroportatifs, sont, autant que possible, à proscrire. Quant à la haute estime dans laquelle le luthier doit se tenir, celle-ci doit se traduire par le prix élevé de ses œuvres.

C’est bien le problème que me posait Manuela : changer de mentalité !

Pour mettre au point de tels instruments, il fallait donc que je change à la fois le prix de mon travail et la technique de fabrication. Car si je ne voulais rogner ni sur la qualité du bois, ni sur l’ergonomie, ni sur la solidité, ni sur l’esthétique, ni sur l’éthique, il ne me restait plus qu’une solution : rogner sur le bénéfice … et sur le temps de travail. Et, pour ça, pas le choix : si je ne voulais pas sous-traiter une partie du travail à un ouvrier exploité, il fallait que je m’aide de machines. Gros dilemme par rapport à ma formation. J’ai donc du remettre en question les deux principes fondamentaux que j’avais appris à l’école.

Voilà donc comment j’ai posé mon problème : que distingue un objet « fait à la main » d’un autre « fait à la machine » ? Raisonnons par l’absurde : imaginons un objet fabriqué 100% « à la main », c’est-à-dire sans aucune aide électrique (poussons à l’extrême : revenons à l’éclairage de l’établi par la bougie). Et imaginons également un objet fabriqué 100% « à la machine » : on met une planche dans un appareil et il en ressort un objet fini, sans intervention directe de l’Homme. Il est bien évident qu’il n’est pas raisonnable de considérer comme réaliste l’une ou l’autre de ces deux situations. Aussi, quand on parle de travail « à la main »ou « à la machine », on est obligé de nuancer son propos et de définir à partir de quel stade on considère qu’un objet est fait « à la main », tout en lui concédant un certain nombre d’opérations mécanisées et à partir de quel stade on le considère comme « fait à la machine », même en admettant qu’il a bien dû nécessiter un certain nombre d’opérations manuelles (par exemple de manipulations). Aussi, l’appréhension de l’objet comme « fait à la main «  ou « fait à la machine », va dépendre non pas de son mode de production réel et précis (dont on est le plus souvent ignorant), mais de deux principes idéologiques : l’un politique, l’autre moral (pour ne pas dire religieux), ayant tout deux pour effet (voire pour objet) de valoriser le travail manuel par rapport à celui mécanisé.

Pour ce qui est du principe politique : l’idée de travail fait ou assisté de la Machine est corrélée à celle d’aliénation. Dans sa caricature, l’image de la « Machine » est celle qu’on peut trouver dans le film de Chaplin : « Les temps modernes ». On y voit Charlot ouvrier, sur une chaîne de montage, serrer des boulons. Ni lui ni nous ne savons à quoi sert son geste (sommes-nous dans une usine de voitures ? D’appareils ménagers ?). En ce sens, Charlot est « aliéné », c’est-à-dire étranger à la finalité de son travail. Puis il finit carrément dans la Machine, une sorte d’horlogerie dont il devient lui-même un rouage. Il fait partie de la Machine, il ne s’appartient plus, il est devenu étranger à lui-même : stade ultime de l’aliénation. De ce point de vue, on peut parler d’oppression, d’esclavage, de déshumanisation, dont le produit fini, standardisé et sérié, est à la fois le résultat et le symbole.

A l’inverse, l’idée de travail « fait à la main » suppose un univers idéal : le calme de l’atelier (au contraire de la Machine-source de bruit), un travail libre, non subordonné, porté par la créativité et – n’ayons pas peur des mots- une forme de spiritualité, dont on est sensé trouver la trace dans le produit fini, fait à l’unité, en pièce unique (ou supposée telle) : bref, une « œuvre d’art ».

Passons maintenant à l’autre principe.

Celui-ci concerne la valeur morale qu’on accorde au Travail : l’idée d’effort, de peine, voire, à l’extrême, de souffrance (n’oublions pas l’étymologie du mot « travail », qui désigne à l’origine un instrument de torture). L’idée qu’un produit ait nécessité, pour sa fabrication, une certaine quantité d’effort éventuellement pénible, nous le fait apprécier d’autant. L’expression « huile de coude » illustre bien le concept et se trouve utilisée, la plupart du temps, dans un sens positif.

Par opposition, la Machine a quelque chose de vulgaire, de vil : facilitant le travail de l’Homme, ne le faciliterait-elle pas un peu trop ? A trop vouloir s’épargner de la peine, ne finirait-on pas par déprécier le produit du travail ? Bien sûr, le résultat peut être objectivement bon. Mais, la Machine n’étant « personne », l’objet fabriqué par elle n’est-il pas « rien » ? Osons le dire : un tel produit n’a pas d’ « âme » !..

C’est à ce stade qu’apparaît cet étonnant paradoxe :

les deux principes, politique et moral, concourent tous deux au même résultat : valoriser le travail « à la main » et déprécier celui fait « à la machine », mais…pour des raisons strictement opposées. Dans le premier cas, on reproche à la Machine d’aliéner l’Homme, mais, dans le deuxième, on lui fait le reproche de trop l’émanciper. Aucune objectivité là-dedans, aucune « vérité ». De la pure idéologie.

Voici maintenant des faits réels, afin de mieux comprendre le sens que je veux donner aux altos que je fabrique. Je vais vous parler de Jean Eulry, un vieux luthier que j’ai connu pendant mes années d’études à l’école de lutherie, à Mirecourt. Ce dernier avait commencé le métier à quatorze ans, par un apprentissage « à l’usine ». Il faut s’imaginer de grands ateliers, assez peu mécanisés en fait (rien à voir avec le film de Chaplin), mais dont le mode de production était celui de la séparation des tâches : tel ouvrier effectuait telle opération (par exemple sculptait les volutes), tel autre pliait les éclisses (les cotés du violon), tel autre taillait telle partie des tables (par exemple les ouïes), tel autre assemblait le tout, etc. La plupart des ouvriers étaient assignés à la même tâche toute leur vie (on est donc en plein dans le principe d’aliénation où, finalement, personne ne fabriquant lui-même un violon complet, on pouvait perdre de vue l’objectif final du processus de production). Cependant, quand on repérait un apprenti doué, on le faisait tourner aux différentes tâches. A la fin, celui-ci acquérait la maîtrise globale de la construction de l’instrument. Jean Eulry était arrivé à ce stade d’expérience. Il était même considéré comme un des luthiers les plus doués de sa génération. Aussi fût-il débauché de l’usine pour travailler chez un patron, dans un petit atelier, dans lequel il construisit (100% à la main, évidemment), durant toute sa vie, deux violons…par semaine ! Plus un troisième chez lui, le soir, qu’il revendait à son employeur, afin d’agrémenter son ordinaire très modeste. Car Jean Eulry, le meilleur luthier de sa génération, était très mal payé. Il a travaillé ainsi des décennies. Vous imaginez le nombre d’instruments sortis de ses mains, tous parfaitement réalisés : aucun n’est signé de son nom. Et tous se ressemblent. Car, avec une telle cadence de production (qui était en fait la norme de l’époque), nulle place à l’invention, à la recherche, à la créativité (en tout cas pas tels que fantasmés aujourd’hui). En voyant ces violons, on a sous les yeux l’exemple type de l’objet fait à la main, à l’unité (c’est-à-dire un seul à la fois), et le signe d’une aliénation sournoise et, selon moi, épouvantable. Que dire alors des instruments faits en Chine, en grande série et… à la main, la main-d’œuvre coûtant moins que l’électricité.

A l’inverse, on peut très bien imaginer, avec les moyens technologiques d’aujourd’hui, un objet (pourquoi pas un alto), fabriqué avec assistance informatique couplée à des outils de coupe, utilisée avec intelligence et subtilité. Le temps gagné (et l’énergie épargnée) à déléguer à la machine les tâches de dégrossissage les plus répétitives et systématiques (voire les moins agréables) pourraient ainsi être consacrées à des opérations procurant du plaisir au luthier et /ou –justement- réellement créatives. Car, avec un tel procédé, il devient extrêmement facile de varier les modèles, de faire des recherches acoustiques, esthétiques, ergonomiques, stylistiques. Paradoxalement, c’est sans doute la Machine qui, aujourd’hui, permettrait la fabrication d’instruments uniques, non sériés, non standardisés. Mais, pour cela, il faudrait accepter de changer son mode de pensée, ses valeurs, sa morale, son idéologie et, ce, autant pour le luthier que pour le musicien. Il faut prendre ce risque. Mais, puisqu’on sait que l’idéologie précédente n’était pas une « vérité », serait-ce vraiment un risque ?…

C’est donc ainsi que j’ai mis au point ce procédé de fabrication qui me permet de présenter mes altos au prix demandé.

A la satisfaction de tous : les élèves, qui jouent sur un instrument dont ils connaissent le fabricant, l’histoire, instrument qu’ils vont aimer et sur lequel ils vont d’autant s’investir, les parents, qui peuvent équiper leur enfant avec un alto de qualité mais pour un budget adapté, les professeurs, qui peuvent proposer à leurs élèves une alternative aux instruments chinois et à ceux de meilleure facture mais trop chers. Et, enfin, à ma propre satisfaction : je gagne ma vie en faisant le métier que j’aime. C’est là la meilleure morale à laquelle je veux m’attacher.

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  • brasseur a dit :

    Bravo mon petit Laurent, c’est clair et parfaitement argumenté. Continue à te faire plaisir en permettant à de futurs virtuoses de se perfectionner à un prix abordable.

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