Alto, cello, violon : pièges à sons…

L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Alto, cello, violon : pièges à sons… - L'itinéraire d'un luthier peu ordinaire

Unheimlich*

 

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   Un homme: le luthier.

   Un objet: le violon.

Entre les deux, un combat. Un match dont l’issue est incertaine pour chacune des parties. Le jeu en vaut-il la chandelle? Assurément oui! Il s’agit, ni plus ni moins, de conquérir le Pouvoir. Qui va commander? Le luthier? Le violon? A chaque nouvelle partie, le suspens est intenable.

C’est le luthier qui a la main. Il part avec un léger avantage. Ce n’est pas toujours le cas, mais, pour l’occasion, il a pu choisir son adversaire. Il est allé chez le marchand de bois et a sélectionné la pièce en face de laquelle il va combattre. Il a donc mis toutes les chances de son côté.

Et ça commence! Très beau porté de gouge de l’artisan, suivi d’un envoyé de canif en plein dans l’érable du fond.

Le violon accuse le coup, amputé soudainement d’une bonne part de sa masse. Mais que se passe-t-il? Le bois se rebiffe. Voilà qu’au lieu de se détacher en un beau copeau, celui-ci se casse en deux. Reste-t-il assez de marge au luthier pour rattraper ce désastre? Il semble que oui. Ce dernier reprend son geste, cale son outil dans la paume de sa main et recommence à appuyer fermement sur la partie à dégager. Mais… Horreur! Le voilà qui prend la pièce à l’envers, en « contre-fil ». Il court à la catastrophe. Mais non! Pas du tout! En fait, c’était bien dans ce sens qu’il fallait tailler ce bloc. Quelle intuition! Quelle maîtrise! A ce stade du combat, on peut dire que se dégage un net avantage pour notre athlète-artisan. Suprématie de l’esprit humain sur la matière. Luthier:1. Violon: 0. Fin du premier round.

Nous reprenons le cours de notre partie.

Pendant que nous faisions notre pause syndicale, celle-ci s’est poursuivie. Toujours à l’avantage du luthier. Il n’a eu à déplorer que quelques éclisses cassées (vite remplacées) et deux désaffûtages de rabot, sévères mais rapidement rectifiés avec sa meule de compétition. Nous arrivons maintenant quasiment à la fin du match. Sauf surprise de dernière minute, nous pouvons considérer que le luthier a gagné. Devant lui se trouve le violon terminé et groggy. Il faut dire qu’après l’avoir taillé, coupé, raclé, il l’a achevé en l’enduisant de vernis, figeant ainsi pour l’éternité l’objet dans une inertie totale. Et comme si cela ne lui suffisait pas , il l’a ligoté avec tout un savant système de cordage, l’emprisonnant à jamais dans ce piège de fils tendus.

Le luthier est fier, triomphant. Il a vaincu. Il nous a prouvé que, par le travail et l’intelligence, l’Homme domestique la Nature et la met à son service. Après tout, ce n’est quand même pas un simple morceau de bois qui va commander. Bout de bois il était, bout de bois il reste! Seul à l’Homme appartient le pouvoir de décider et d’agir.

L’artisan s’approche du perdant. Il lui reste à accomplir une dernière action pour lui donner le coup de grâce. Il se munit d’un archet tendu de crins, attrape le vaincu par le col, le pose sur son épaule et lève son bras, afin d’exécuter cet ultime rituel qui prouvera à tous que c’est lui le maître de cet objet. Ce dernier devra maintenant se plier à tous ses désirs et caprices, tel un esclave.

Le luthier a tiré son archet. Et c’est là que tout a basculé.

Personne n’a vraiment compris ce qui s’est passé. Pour nous tous qui assistions à la scène, l’affaire était claire: le luthier allait commander et le violon obéir. Mais là, c’est comme si le bout de bois s’était réveillé. Ou, pire: que, de « mort », il était subitement devenu « vivant ». Et il avait pris possession de l’ »Autre ». Sa silhouette, qui, jusqu’alors, nous avait simplement semblé le fruit d’une volonté esthétique, nous apparaissait comme typiquement humaine. On aurait dit qu’on pouvait distinguer chez elle un tronc, des membres, des yeux. Mais ce qui, réellement, nous fit tous tressaillir, ce fut quand cette « créature » émit des sons. Pas des sons humains, bien sûr. Mais pas, non plus, des sons de violon, tels que ceux qu’on attend généralement de cet objet. Ou plutôt, si. Des sons que produit un violon, mais uniquement quand il n’est pas maîtrisé et laissé en des mains inexpérimentées. En clair: tous les sons qu’on essaie justement d’éviter, de gommer, de proscrire en musique. Des raclements, des grincements, des souffles, des chocs. En fait, je reviens sur ce que je viens de dire: c’étaient bien des sons humains, mais… c’est un peu gênant de le dire… des sons qu’on ne doit pas, normalement, produire quand on est bien élevé. Et cette créature malotrue tenait le luthier en son pouvoir. Il ne pouvait plus la lâcher.  Ce n’est pas lui qui la tenait, mais bien elle qui le retenait. Tout en étant, elle, sans aucune retenue. Elle l’obligeait à exécuter toutes sortes de mouvements, de contorsions, d’acrobaties avec ses bras, ses mains, son corps tout entier. Le luthier était devenu un vrai pantin.

Et c’est ce qui nous sidéra tous. C’est à ce moment précis que nous comprîmes ce phénomène extraordinaire.

Tout concordait. Le violon et l’archet à l’équerre, en croix. Ces fils qui, des crins de l’archet aux cordes de l’instrument, reliaient l’homme à sa créature. Nous étions en face, non d’un instrument de musique, mais d’une marionnette. Un simple objet, mais que tout nous poussait à considérer comme animé. Notamment par ses cris et ses borborygmes, signes indubitables de son statut d’être vivant. Le bout de bois du départ s’était métamorphosé et avait changé de classe biologique: de végétal, il était passé à animal, voire à humain. Mais le pire était le spectacle qui s’offrait à nos yeux et nos oreilles: la marionnette, ce n’était pas le violon. Mais bien le luthier. Elle avait pris le pouvoir sur lui. Elle avait gagné.

 

* terme de psychologie, traduit par: « inquiétante étrangeté » et qui désigne un « doute qu’un être en apparence animé ne soit vivant et, inversement, qu’un objet sans vie ne soit en quelque sorte animé. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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